Jean Nicolas Arthur Rimbaud

Jean Nicolas Arthur Rimbaud (/ræmˈb/ or /ˈræmb/French pronunciation: [aʁtyʁ ʁɛ̃bo]; 20 October 1854 – 10 November 1891) was a French poet. Born in CharlevilleArdennes, he produced his works while still in his late teens—Victor Hugo described him at the time as “an infant Shakespeare”—and he gave up creative writing altogether before the age of 20. As part of the decadent movement, Rimbaud influenced modern literature, music, and arts, and prefiguredsurrealism.

voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silence traversés des Mondes et des Anges :
– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! –

A. Rimbaud

Dieu est né en exil

Dieu est né en exil, qui a pour sous-titre Journal d’Ovide à Tomes, est un roman deVintila Horia paru en 1960 aux éditions Fayard. L’ouvrage s’est vu attibuer le Prix Goncourt la même année, mais, à la suite de la révélation par certains journaux français (L’Humanité et Les Lettres françaises) du passé de militant fasciste de l’auteur, l’Académie Goncourt décida de ne pas le lui décerner1. Ce livre suscita notamment des critiques de la part de Jean-Paul Sartre.

LA PRINCESSE DE BABYLONE

I

E vieux Bélus, roi deBabylone, se croyait le premier homme de la terre, car tous ses courtisans le lui disaient, et ses historiographes le lui prouvaient. Ce qui pouvait excuser en lui ce ridicule, c’est qu’en effet ses prédécesseurs avaient bâti Babylone plus de trente mille ans avant lui, et qu’il l’avait embellie. On sait que son palais et son parc, situés à quelques parasanges de Babylone, s’étendaient entre l’Euphrate et le Tigre,qui baignaient ces rivages enchantés. Sa vaste maison, de trois mille pas de façade, s’élevait jusqu’aux nues. La plate-forme était entourée d’une balustrade de marbre blanc de cinquante pieds de hauteur, qui portait les statues colossales de tous les rois et de tous les grands hommes de Tempire. Cette plate-forme, composée de deux rangs de briques couvertes d’une épaisse surface de plomb d’une extrémité à l’autre, était chargée de douze pieds de terre; et sur cette terre on avait élevé des forêts d’oliviers, d’orangers, de citronniers, de palmiers, de girofliers, de cocotiers, de cannelliers, qui formaient des allées impénétrables aux rayons du soleil.

Les eaux de l’Euphrate, élevées par des pompes dans cent colonnes creusées , venaient dans ces jardins remplir de vastes bassins de marbre, et, retombant ensuite par d’autres canaux, allaient former dans le parc des cascades de six mille pieds de longueur, et cent mille jets d^eau dont la hauteur pouvait à peine être aperçue; elles retournaient ensuite dans l’Euphrate, dont elles étaient parties. Les jardins de Sémiramis, qui étonnèrent l’Asie plusieurs siècles après, n’étaient qu’une faible imitation de ces antiques merveilles : car du temps de Sémiramis tout commençait à dégénérer chez les hommes et chez les femmes.

Mais ce qu’il y avait de plus admirable à Babylone, ce qui éclipsait tout le reste, était la fille unique du roi, nommée Formosante. Ce fut d’après ses portraits et ses statues que, dans la suite des siècles, Praxitèle sculpta son Aphrodite, et celle qu’on nomma la Vénus aux belles fessés. Quelle différence, ô ciel! de l’original
aux copies ! Aussi Bélus était plus fier de sa fille que de son royaume. Elle avait dix-huit ans: il lui fallait un époux digne d’elle; mais où le trouver? Un ancien oracle avait ordonné que Formosante ne pourrait appartenir qu’à celui qui tendrait l’arc de Nembrod. Ce Nembrod, le fort chasseur devant le Seigneur, avait laissé un arc de sept pieds babyloniques de haut, d’un bois d’ébène plus dur que le fer du mont Caucase, qu’on travaille dans les forges de Derbent; et nul mortel, depuis Nembrod, n’avait pu bander cet arc merveilleux.

Il était dit encore que le bras qui aurait tendu cet arc tuerait le lion le plus terrible et le plus dangereux qui serait lâché dans le cirque de Babylone. Ce n’était pas tout : le bandeur de l’arc, le vainqueur du lion, devait terrasser tous ses rivaux; mais il devait surtout avoir beaucoup d’esprit, être le plus magnifique des hommes, le plus vertueux, et posséder la chose la plus rare qui fût dans l’univers entier.

Il se présenta trois rois qui osèrent disputer Formosante : le pharaon d’Égjpte, le sha des Indes et le grand kan des Scythes. Bélus assigna le jour et le lieu du combat à l’extrémité de son parc, dans le vaste espace bordé par les eaux de l’Euphrate et du Tigre réunis. On dressa autour de la lice un amphithéâtre de marbre qui pouvait contenir cinq cent mille spectateurs. Vis-à-vis l’amphithéâre était le trône du roi, qui devait paraître avec Formosante accompagnée de toute la cour; et à droite et à gauche, entre le trône et l’amphithéâtre, étaient d’autres trônes et d’autres sièges pour les trois rois, et pour tous les autres souverains qui seraient curieux de venir voir cette auguste cérémonie.

Le roi d’Egypte arriva le premier, monté sur le bœuf Apis, et tenant en main le sistre d’Isis.

Il était suivi de deux mille prêtres vêtus de robes de hn plus blanches que la neige, de deux mille eunuques, de deux mille magiciens et de deux mille guerriers.

Le roi des Indes arriva bientôt après, dans un char traîné par douze éléphans. Il avait une suite encore plus nombreuse et plus brillante que le pharaon d’Egypte.

Le dernier qui parut était le roi des Scythes. Il n’avait auprès de lui que des guerriers choisis, armés d’arcs et de flèches. Sa monture était un tigre superbe qu’il avait dompté, et qui était aussi haut que les plus beaux chevaux de Perse.

La taille de ce monarque, imposante et majestueuse, efi^açait celle de ses rivaux; ses bras nus, aussi nerveux que blancs, semblaient déjà tendre l’arc de Nembrod.

Les trois princes se prosternèrent d’abord devant Bélus et Formosante. Le roi d’Egypte offrit à la princesse les deux plus beaux crocodiles du Nil, deux hippopotames, deux zèbres, deux rats d’Egypte et deux momies, avec les livres du grand Hermès, qu’il croyait être ce qu’il y avait de plus rare sur la terre.

Le roi des Indes lui offrit cent éléphans qui portaient chacun une tour de bois doré, et mit à ses pieds le Veidam, écrit de la main de Xaca lui-même.

Le roi des Scythes, qui ne savait ni lire ni écrire, présenta cent chevaux de bataille couverts de housses et de peaux de renards noirs.

La princesse baissa les yeux devant ses amans et s’inclina avec des grâces aussi modestes que nobles.

Bélus fit conduire ces monarques sur les trônes qui leur étaient préparés. « Que n’ai-je trois filles! leur dit-il, je rendrais aujourd’hui six personnes heureuses. » Ensuite il fit tirer au sort à qui essayerait le premier l’arc de Nembrod. On mit dans un casque d’or les noms des trois prétendans. Celui du roi d’Egypte sortit le premier; ensuite parut le nom du roi des Indes. Le roi scythe, en regardant l’arc et ses rivaux, ne se plaignit point d’être le troisième.

Tandis qu’on préparait ces brillantes épreuves, vingt mille pages et vingt mille jeunes filles distribuaient sans confusion des rafraîchissemens aux spectateurs entre les rangs des sièges.; Tout le monde avouait que les dieux n^avaient établi les rois que pour donner tous les jours des fêtes, pourvu qu’elles fussent diversifiées; que la vie est trop courte pour en user autrement; que les procès, les intrigues, la guerre, les disputes des prêtres, qui consument la vie humaine, sont des choses absurdes et horribles; que l’homme n’est né que pour la joie; qu’il n’aimerait pas les plaisirs passionnément et continuellement s’il n’était pas formé pour eux; que l’essence de la nature humaine est de se réjouir, et que tout le reste est folie. Cette excellente morale n’a jamais été démentie que par les faits.

Comme on allait commencer ces essais, qui devaient décider de la destinée de Formosante, un jeune inconnu, monté sur une licorne, accompagné de son valet monté de même, et portant sur le poing un gros oiseau, se présente à la barrière. Les gardes furent surpris de voir en cet équipage une figure qui avait l’air de la divinité. C’était, comme on l’a dit depuis, le visage d’Adonis sur le corps d’Hercule; c’était la majesté avec les grâces. Ses sourcils noirs et ses longs cheveux blonds, mélange de beautés inconnu à Babylone, charmèrent l’assemblée ; tout l’amphithéâtre se leva pour le mieux regarder; toutes les femmes de la cour fixèrent sur lui des regards étonnés; Formosante ellemême, qui baissait les yeux, les releva et rougit; les trois rois pâlirent : tous les spectateurs, en comparant Formosante avec l’inconnu, s’écriaient : « Iln^y a dans le monde que ce jeune homme qui soit aussi beau que la princesse. »

Les huissiers, saisis d’étonnement, lui demandèrent s’il était roi. L’étranger répondit qu’il n’avait pas cet honneur, mais qu’il était venu de fort loin, par curiosité, pourvoir s’il y avait des rois qui fussent dignes de Formosante. On l’introduisit dans le premier rang de l’amphithéâtre, lui, son valet, ses deux licornes et son oiseau. Il salua profondément Bélus, sa fille, les trois rois et toute l’assemblée; puis il prit place en rougissant. Ses deux licornes se couchèrent à ses pieds, son oiseau se percha sur son épaule, et son valet, qui portait un petit sac, se mit à côté de lui.

Les épreuves commencèrent. On tira de son étui d’or Tare de Nembrod. Le grand maître des cérémonies, suivi de cinquante pages, et précédé de vingt trompettes, le présenta au roi d’Egypte, qui le fit bénir par ses prêtres, et, l’ayant posé sur la tête du bœuf Apis, il ne douta pas de remporter cette première victoire.
Il descend au milieu de l’arène, il essaye, il épuise ses forces, il fait des contorsions qui excitent le rire de l’amphithéâtre, qui font même sourire Formosante.

Son grand aumônier s’approcha de lui : « Que Votre Majesté, lui dit-il, renonce à ce vain honneur, qui n’est que celui des muscles et des nerfs ; vous triompherez dans tout le reste : vous vaincrez le lion, puisque vous avez le sabre d’Osiris; la princesse de Babylone doit appartenir au prince qui a le plus d’esprit, et vous avez deviné des énigmes; elle doit épouser le plus vertueux, vous l’êtes, puisque vous avez été élevé par les prêtres d’Egypte; le plus généreux doit l’emporter, et vous avez donné les deux plus beaux crocodiles et les deux plus beaux rats qui soient dans le Delta; vous possédez le bœuf Apis et les livres d’Hermès, qui sont la chose la plus rare de l’univers : personne ne peut vous disputer Formosante. — Vous avez raison, » dit le roi d’Egypte ; et il se remit sur son trône.

On alla mettre l’arc entre les mains du roi des Indes. Il en eut des ampoules pour quinze jours, et se consola en présumant que le roi des Scythes ne serait pas plus heureux que lui.

Le Scythe mania l’arc à son tour. Il joignait l’adresse à la force : l’arc parut prendre quelque élasticité entre ses mains; il le fit un peu plier, mais jamais il ne put venir à bout de le tendre.

L’amphithéâtre, à qui la bonne mine de ce prince inspirait des inclinations favorables, gémit de son peu de succès, et jugea que la belle princesse ne serait jamais mariée.

Alors le jeune inconnu descendit d’un saut dans l’arène, et, s’adressant au roi des Scythes :
« Que Votre Majesté, lui dit-il, ne s’étonne point de n’avoir pas entièrement réussi. Ces arcs d’ébène se font dans mon pays ; il n’y a qu’un certain tour à donner; vous avez beaucoup plus de mérite à l’avoir fait plier que je n’en peux avoir à le tendre. » Aussitôt il prit une flèche, l’ajusta sur la corde, tendit l’arc de Nembrod, et fit voler la flèche bien au delà des barrières.

Un million de mains applaudit à ce prodige; Babylone retentit d’acclamations, et toutes les femmes disaient : « Quel bonheur qu’un si beau garçon ait tant de force !»

Il tira ensuite de sa poche une petite lame d’ivoire, écrivit sur cette lame avec une aiguille d’or, attacha la tablette d’ivoire à l’arc, et présenta le tout à la princesse avec une grâce qui ravissait tous les assistans. Puis il alla modestement se remettre à sa place entre son oiseau et son valet. Babylone entière était dans la surprise; les trois rois étaient confondus, et l’inconnu ne paraissait pas s’en apercevoir.

Formosante fut encore plus étonnée en lisant sur la tablette d’ivoire attachée à l’arc ces petits vers en beau langage chaldéen :

L’arc de Nembrod est celui de la guerre ;
L’arc de l’Amour est celui du bonheur ;
Vous le portez. Par vous ce dieu vainqueur
Est devenu le maître de la terre.
Trois rois puissans^ trois rivaux aujourd’hui,
Osent prétendre à l’honneur de vous plaire :
Je ne sais pas qui votre cœur préfère,
Mais l’univers sera jaloux de lui.

Ce périt madrigal ne fâcha point la princesse : il fut critiqué par quelques seigneurs de la vieille cour, qui dirent qu’autrefois, dans le bon temps, on aurait comparé Bélus au soleil, et Formosante à la lune, son cou à une tour, et sa gorge à un boisseau de froment; ils dirent que l’étranger n’avait point d’imagination, et qu’il s’écartait des règles de la véritable poésie ; mais toutes les dames trouvèrent les vers fort galans; elles s’émerveillèrent qu’un homme qui bandait si bien un arc eût tant d’esprit. La dame d’honneur de la princesse lui dit : «Madame, voilà bien des talens en pure perte; de quoi serviront à ce jeune homme son esprit et l’arc de Bélus? — A le faire admirer, répondit Formosante. — Ah! dit la dame d’honneur entre ses dents, encore un madrigal, et il pourrait bien être aimé. «

Cependant Bélus, ayant consulté ses mages, déclara qu’aucun des trois rois n’ayant pu bander l’arc de Nembrod, il n’en fallait pas moins marier sa fille , et qu’elle appartiendrait à celui qui viendrait à bout d’abattre le grand lion qu’on nourrissait exprès dans sa ménagerie. Le roi d’Egypte, qui avait été élevé dans toute la sagesse de son pays, trouva qu’il était fort ridicule d’exposer un roi aux bêtes pour le marier. Il avouait que la possession de Formosante était d*un grand prix; mais il prétendait que si le lion l’étranglait, il ne pourrait jamais épouser cette belle Babylonienne. Le roi des Indes entra dans les sentimens de l’Égyptien. Tous deux conclurent que le roideBabylonese moquait d’eux; qu’il fallait faire venir des armées pour le punir; qu’ils avaient assez de sujets qui se tiendraient fort honorés de mourir au service de leurs maîtres sans qu’il en coûtât un cheveu à leurs têtes sacrées; qu’ils détrôneraient aisément le roi de Babylone, et qu’ensuite ils tireraient au sort la belle Formosante.

Cet accord étant fait, les deux rois dépêchèrent chacun dans leur pays un ordre exprès d’assembler une armée de trois cent mille hommes pour enlever Formosante.

Cependant le roi des Scythes descendit seul dans l’arène, le cimeterre à la main. Il n’était pas éperdûment épris des charmes de Formosante; la gloire avait été jusque-là sa seule passion; elle l’avait conduit à Babylone. Il voulait faire voir que si les rois de l’Inde et de l’Egypte étaient assez prudens pour ne se pas compromettre avec des lions , il était assez courageux pour ne pas dédaigner ce combat , et qu’il réparerait l’honneur du diadème. Sa rare valeur ne lui permit pas seulement de se servir du secours de son tigre. Il s’avance seul, légèrement armé, couvert d’un casque d’acier garni d’or, ombragé de trois queues de cheval blanches comme la neige.

On lâche contre lui le plus énorme lion qui ait jamais été nourri dans les montagnes de l’Anti-Liban. Ses terribles griffes semblaient capables de déchirer les trois rois à la fois, et sa vaste gueule de les dévorer; ses affreux rugissemens fesaient retentir l’amphithéâtre. Les deux fiers champions se précipitent l’un contre l’autre
d’une course rapide : le courageux Scythe enfonce son épée dans le gosier du lion ; mais la pointe, rencontrant une de ces épaisses dents que rien ne peut percer, se brise en éclats, et le monstre des forêts, furieux de sa blessure, imprimait déjà ses ongles sanglans dans les flancs du monarque.

Le jeune inconnu , touché du péril d’un si brave prince, se jette dans l’arène plus prompt qu’un éclair; il coupe la tête du lion avec la même dextérité qu’on a vu depuis dans nos carrousels de jeunes chevaliers adroits enlever des têtes de Maures ou des bagues.

Puis, tirant une petite boîte, il la présente au roi Scythe en lui disant : « Votre Majesté trouvera dans cette petite boîte le véritable dictame qui croît dans mon pays: vos p’.orieuses blessures seront guéries en un moment. Le hasard seul
vous a empêché de triompher du Uon ; votre
valeur n’en est pas moins admirable. »

Le roi scythe, plus sensible à la reconnais-
sance qu’à la jalousie, remercia son libérateur,
et, après l’avoir tendrement embrassé, rentra
dans son quartier pour appUquer le dictame sur
ses blessures.

L’inconnu donna la tête du lion à son valet;
celui-ci, après l’avoir lavée à la grande fontaine
qui était au-dessous de l’amphithéâtre, et en
avoir fait écouler tout le sang, tira un fer de son
petit sac, arracha les quarante dents du lion, et
mit à leur place quarante diamans d’une égale
grosseur.

Son maître, avec sa modestie ordinaire, se re-
mit à sa place; il donna la tête du lion à son oi-
seau : « Bel oiseau, dit-il, allez porter aux pieds
de ^Formosante ce faible hommage. » L’oiseau
part, tenant dans une de ses serres le terrible
trophée; il le présente à la princesse en baissant
humblement le cou et en s’aplatissant devant elle.
Les quarante brillans éblouirent tous les yeux :
on ne connaissait pas encore cette magnificence
dans la superbe Babylone : l’émeraude, la topaze,

DE BABYLONE I7

le saphir et le pyrope étaient regardés encore
comme les plus précieux ornemens. Bélus et
toute la cour étaient saisis d*admiration. L’oiseau
qui offrait ce présent les surprit encore davan-
tage. Il était de la taille d’un aigle, mais ses
yeux étaient aussi doux et aussi tendres que ceux
de l’aigle sont fiers et menaçans; son bec était
couleur de rose, et semblait tenir quelque chose
de la belle bouche de Formosante ; son cou ras-
semblait toutes les couleurs de l’iris, mais plus
vives et plus brillantes; l’or en mille nuances
éclatait sur son plumage ; ses pieds paraissaient
un mélange d’argent et de poupre; et la queue
des beaux oiseaux qu’on attela depuis au char de
Junon n’approchait pas de la sienne.

L’attention, la curiosité, l’étonnement, l’ex-
tase de toute la cour, se partageaient entre les
quarante diamans et l’oiseau. Il s’était perché
sur la balustrade, entre Bélus et sa fille Formo-
sante; elle le flattait, le caressait, le baisait. Il
semblait recevoir ses caresses avec un plaisir mêlé
de respect. Quand la princesse lui donnait des
baisers, il les rendait, et la regardait ensuite avec
des yeux attendris. Il recevait d’elle des biscuits
et des pistaches qu’il prenait de sa patte pur-
purine et argentée, et qu’il portait à son bec
avec des grâces inexprimables.

3

I8 LA PRINCESSE

Bélus, qui avait considéré les diamans avec
attention, jugeait qu’une de ses provinces pou-
vait à peine payer un présent si riche. Il ordonna
qu’on préparât pour l’inconnu des dons encore
plus magnifiques que ceux qui étaient destinés
aux trois monarques : « Ce jeune homme^ disait-
il, est sans doute le fils du roi de la Chine, ou
de cette partie du monde qu’on nomme Eu-
rope, dont j’ai entendu parler, ou de l’Afrique,
qui est, dit-on, voisine du royaume d’Egypte. »

Il envoya sur-le-champ son grand écuyer
complimenter l’inconnu, et lui demander s’il
était souverain d’un de ces empires, et pour-
quoi, possédant de si étonnans trésors, il était
venu avec un valet et un petit sac.

Tandis que le grand écuyer avançait vers
l’amphithéâtre pour s’acquitter de sa commis-
sion, arriva un autre valet sur une licorne. Ce
valet, adressant la parole au jeune homme, lui
dit : « Ormar, votre père, touche à l’extrémité
de sa vie, et je suis venu vous en avertir. »
L’inconnu leva les yeux au ciel, versa des lar-
mes, et ne répondit que par ce mot : « Par-
tons. »

Le grand écuyer, après avoir fait les compli-
ments de Bélus au vainqueur du lion, au don-
neur des quarante diamans, au maître du bel

DE BABYLONE

19

oiseau, demanda au valet de quel royaume était
souverain le père de ce jeune héros. Le valet
répondit : « Son père est un vieux berger qui
est fort aimé dans le canton. ï)

Pendant ce court entretien l’inconnu était
déjà monté sur sa licorne ; il dit au grand
écuyer : « Seigneur, daignez me mettre aux
pieds de Bélus et de sa fille. J’ose la supplier
d’avoir grand soin de l’oiseau que je lui laisse;
il est unique comme elle. » En achevant ces
mots il partit comme un éclair; les deux valets
le suivirent, et on les perdit de vue.

Formosante ne put s’empêcher de jeter un
grand cri. L’oiseau, se retournant vers l’amphi-
théâtre où son maître avait été assis, parut très-
affligé de ne plus le voir ; puis , regardant
fixement la princesse , et frottant doucement
sa belle main de son bec, il sembla se vouer à son
service.

Bélus, plus étonné que jamais, apprenant que
ce jeune homme si extraordinaire était le fils
d’un berger, ne put le croire. Il fit courir après
lui; mais bientôt on lui rapporta que les licornes
sur lesquelles ces trois hommes couraient ne
pouvaient être atteintes, et qu’au galop dont
elles allaient, elles devaient faire cent lieues par
jour.

II

lOUT le monde raisonnait sur cette
aventure étrange, et s’épuisait en
vaines conjectures. Comment le fils
d’un berger peut-il donner quarante
gros diamans? pourquoi est-il monté sur une
licorne? on s’y perdait; et Formosante, en cares-
sant son oiseau, était plongée dans une rêverie
profonde.

La princesse Aidée, sa cousine issue de ger-
main, très-bien faite, et presque aussi belle que
Formosante, lui dit: « Ma cousine, je ne sais
pas si ce jeune demi-dieu est le fils d’un berger,
mais il me semble qu’il a rempli toutes les con-
ditions attachées à votre mariage: il a bandé
Tare de Nembrod, il a vaincu le lion ; il a beau-
coup d’esprit, puisqu’il a fait pour vous un assez
joli impromptu ; après les quarante énormes dia-
mans qu’il vous a donnés, vous ne pouvez nier
qu’il ne soit le plus généreux des hommes ; il

LA PRINCESSE DE BABYLONE 2 I

possédait dans son oiseau ce qu’il y a de plus
rare sur la terre ; sa vertu n’a point d’égale,
puisque, pouvant demeurer auprès de vous, il
est parti sans délibérer dès qu’il a su que son
père était malade. L’oracle est accompli dans
tous ses points, excepté dans celui qui exige
qu’il terrasse ses rivaux; mais il a fait plus, il a
sauvé la vie du seul concurrent qu’il pouvait
craindre; et quand il s’agira de battre les deux
autres, je crois que vous ne doutez pas qu’il
n’en vienne à bout aisément.

— Tout ce que vous dites est bien vrai,
répondit Formosante; mais est-il possible que
le plus grand des hommes,’ et peut-être même
le plus aimable, soit le fils d’un berger ? »

La dame d’honneur, se mêlant de la conver-
sation, dit que très-souvent ce mot de berger
était appliqué aux rois; qu’on les appelait bergers,
parce qu’ils tondent de fort près leur troupeau;
que c’était sans doute une mauvaise plaisanterie
de son valet; que ce jeune héros n’était venu si
mal accompagné que pour faire voir combien
son seul mérite était au-dessus du faste des rois,
et pour ne devoir Formosante qu’à lui-même. La
princesse ne répondit qu’en donnant à son oi-
seau mille tendres baisers.

On préparait cependant un grand festin pour

22 LA PRINCESSE

les trois rois et pour tous les princes qui étaient
venus à la fête. La fille et la nièce du roi de-
vaient en faire les honneurs. On portait chez
les rois des présens dignes de la magnificence
de Babylone. Bélus, en attendant qu’on servît,
assembla son conseil sur le mariage de la belle
Formosante ; et voici comme il parla en grand
politique :

« Je suis vieux, je ne sais plus que faire, ni à
qui donner ma fille. Celui qui la méritait n*est
qu’un vil berger; le roi des Indes et celui d’E-
gypte sont des poltrons ; le roi des Scythes me
conviendrait assez, mais il n’a rempli aucune
des conditions imposées. Je vais encore con-
sulter l’oracle. En attendant, délibérez, et nous
conclurons suivant ce que l’oracle aura dit;
car un roi ne doit se conduire que par l’ordre
exprès des dieux immortels. »

Alors il va dans sa chapelle; l’oracle lui ré-
pond en peu de mots, suivant sa coutume : Ta
fille ne sera mariée que quand elle aura couru le
monde. Bélus, étonné, revient au conseil, et
rapporte cette réponse.

Tous les ministres avaient un profond respect
pour les oracles; tous convenaient ou feignaient
de convenir qu’ils étaient le fondement de la re-
ligion; que la raison doit se taire devant eux;

DE BABYLONE 23

que c’est par eux que les rois régnent sur les
peuples, et les mages sur les rois; que sans les
oracles il n’y aurait ni vertu ni repos sur la terre.
Enfin, après avoir témoigné la [plus profonde
vénération pour eux, presque tous conclurent
que celui-ci était impertinent, qu’il ne fallait pas
lui obéir; que rien n’était plus indécent pour une
fille, et surtout pour celle du grand roi de Baby-
lone, que d’aller courir sans savoir où; que
c’était le vrai moyen de n’être point mariée, ou
de faire un mariage clandestin, honteux et ridi-
cule ; qu’en un mot, cet oracle n’avait pas le sens
commun.

Le plus jeune des ministres, nommé Onadase,
qui avait plus d’esprit qu’eux, dit que l’oracle
entendait sans doute quelque pèlerinage de dé-
votion, et qu’il s’offrait à être le conducteur de
la princesse. Le conseil revint à son avis, mais
chacun voulut servir d’écuyer. Le roi décida que
la princesse pourrait aller, à trois cents parasan-
ges sur le chemin de l’Arabie, à un temple dont
le saint avait la réputation de procurer d’heu-
reux mariages aux filles, et que ce serait le doyen
du conseil qui l’accompagnerait. Après cette dé-
cision, on alla souper.

III

u milieu des jardins, entre deux cas-,
cades, s’élevait un salon ovale de
trois cents pieds de diamètre, dont
la voûte d’azur, semée d’étoiles d’or,
représentait toutes les constellations avec les
planètes, chacune à leur véritable place ; et cette
voûte tournait, ainsi que le ciel, par des ma-
chines aussi invisibles que le sont celles qui diri-
gent les mouvemens célestes. Cent mille flam-
beaux enfermés dans des cylindres de cristal de
roche éclairaient les dehors et l’intérieur de la
salle à manger; un buffet en gradins portait
vingt mille vases ou plats d’or, et vis-à-vis le
buffet d’autres gradins étaient remplis de musi-
ciens; deux autres amphithéâtres étaient char-
gés, l’un des fruits de toutes les saisons, l’autre
d’amphores de cristal où brillaient tous les vins
de la terre.

Les convives prirent leurs places autour d’une

LA PRINCESSE DE BABYLONE 2 5

table de compartimens qui figuraient des fleurs
et des fruits, tous en pierres précieuses. La belle
Formosante fut placée entre le roi des Indes et
celui d’Egypte; la belle Aidée auprès du roi des
Scythes. Il y avait une trentaine de princes, et
chacun d’eux était à côté d’une des plus belles
dames du palais. Le roi de Babylone au milieu,
vis-à-vis de sa fille, paraissait partagé entre le
chagrin de n’avoir pu la marier et le plaisir de
la garder encore. Formosante lui demanda la
permission de mettre son oiseau sur la table à
côté d’elle. Le roi le trouva très-bon.

La musique qui se fit entendre donna une
pleine liberté à chaque prince d’entretenir sa
voisine. Le festin parut aussi agréable que ma-
gnifique. On avait servi devant Formosante un
ragoût que le roi son père aimait beaucoup.
La princesse dit qu’il fallait le porter devant Sa
Majesté; aussitôt l’oiseau se saisit du plat avec
une dextérité merveilleuse, et va le présenter au
roi. Jamais on ne fut plus étonné à souper. Bé-
lus lui fit autant de caresses que sa fille. L’oiseau
reprit ensuite son vol pour retourner auprès
d’elle,. Il déployait en volant une si belle queue,
ses ailes étendues étalaient tant de brillantes
couleurs, l’or de son plumage jetait un éclat si
éblouissant, que tous les yeux ne regardaient

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20 LA PRINCESSE

que lui. Tous les concertans cessèrent leur mu-
sique et devinrent immobiles. Personne ne man-
geait, ‘personne ne parlait: on n’entendait qu’un
murmure d’admiration. La princesse de Baby-
lone le baisa pendant tout le souper, sans son-
ger seulement s’il y avait des rois dans le monde.
Ceux des Indes et d’Egypte sentirent redoubler
leur dépit et leur indignation, et chacun d’eux
se promit bien de hâter, la marche de ses trois
cent mille hommes pour se venger.

Pour le roi des Scythes, il était occupé à en-
tretenir la belle Aidée : son cœur altier, mépri-
sant sans dépit les inattentions de Formosante,
avait conçu pour elle plus d’indifférence que de
colère, a Elle est belle, disait-il, je l’avoue;
mais elle me paraît de ces femmes qui ne sont
occupées que de leur beauté, et qui pensent que
le genre humain doit leur être bien obligé quand
elles daignent se laisser voir en public. On n’a-
dore point des idoles dans mon pays. J’aimerais
mieux une laideron complaisante et attentive que
cette belle statue. Vous avez. Madame, autant
de charmes qu’elle, et vous daignez au moins
faire conversation avec les étrangers. Je vous
avoue, avec la franchise d’un Scythe, que je
vous donne la préférence sur votre cousine. » Il
se trompait pourtant sur le caractère de Formo-

DE BABYLONE 27

santé, elle n’était pas si dédaigneuse qu’elle le
paraissait; mais son compliment fut très-bien
reçu de la princesse Aidée. Leur entretien de-
vint fort intéressant : ils étaient très-contens, et
déjà sûrs l’un de l’autre avant qu’on sortît de
table.

Après le souper, on alla se promener dans les
bosquets. Le roi des Scythes et Aidée ne man-
quèrent pas de chercher un cabinet solitaire.
Aidée, qui était la franchise même, parla ainsi à
ce prince :

<■- Je ne hais point ma cousine , quoiqu'elle
soit plus belle que moi , et qu’elle soit destinée
au trône de Babylone : l’honneur de vous plaire
me tient lieu d’attraits. Je préfère la Scythie avec
vous à la couronne de Babylone sans vous; mais
cette couronne m’appartient de droit, s’il y a
des droits dans le monde: car je suis de la bran-
che aînée de Nembrod, et Formosante n’est que
de la cadette. Son grand-père détrôna le mien,
et le fit mourir.

— Telle est donc la force du sang dans la mai-
son de Babylone ! dit le Scythe . Comment s’appe-
lait votre grand-père? — Il se nommait Aidée,
comme moi; mon père avait le même nom; il
fut relégué au fond de l’empire avec ma mère,
et Bélus, après leur mort, ne craignant rien de

20 LA PRINCESSE

moi, voulut bien m’élever auprès de sa fille;
mais il a décidé que je ne serais jamais ma-
riée.

— Je veux venger votre père, votre grand-
père, et vous dit le roi des Scythes. Je vous
réponds que vous serez mariée, je vous enlè-
verai après-demain de grand matin, car il faut
dîner demain avec le roi de Babjlone, et je re-
viendrai soutenir vos droits avec une armée de
trois cent mille hommes. — Je le veux bien, »
dit la belle Aidée. Et, après s’être donné leur
parole d’honneur, ils se séparèrent.

Il y avait longtemps que l’incomparable For-
mosante s’était allée coucher. Elle avait fait pla-
cer à côté de son lit un petit oranger dans une
caisse d’argent, pour y faire reposer son oiseau.
Ses rideauK étaient fermés, mais elle n’avait nulle
envie de dormir; son cœur et son imagination
étaient trop éveillés. Le charmant inconnu était
devant ses yeux; elle le voyait tirant une flèche
avec l’arc de Nembrod; elle le contemplait cou-
pant la tête du lion; elle récitait son madrigal;
enfin elle le voyait s’échapper de la foule, monté
sur sa licorne; alors elle éclatait en sanglots;
elle s’écriait avec larmes : « Je ne le reverrai
donc plus! il ne reviendra pas!

— Il reviendra, Madame, lui répondit Toi-

DE BABYLONE 29

seau du haut de son oranger : peut-on vous
avoir vue et ne pas vous revoir?

— O ciel ! ô puissances éternelles ! mon oi-
seau parle le pur chaldéen ! » En disant ces
mots, elle tire ses rideaux, lui tend les bras, se
met à genoux sur son lit : « Etes-vous un dieu
descendu sur la terre? êtes-vous le grand Oros-
made caché sous ce beau plumage? Si vous êtes
un dieu, rendez-moi ce beau jeune homme.

— Je ne suis qu’un volatile, répliqua l’autre;
mais je naquis dans le temps que toutes les bêtes
parlaient encore, et que les oiseaux, les ser-
pents, les ânesses, les chevaux et les griffons
s’entretenaient familièrement avec les hommes.
Je n’ai pas voulu parler devant le monde, de
peur que vos dames d’honneur ne me prissent
pour un sorcier : je ne veux me découvrir qu’à
vous. »

Fprmosante, interdite, égarée, enivrée de tant
de merveilles, agitée de l’empressement de faire
cent questions à la fois, lui demanda d’abord
quel âge il avait. « Vingt-sept mille neuf cents
ans et six mois. Madame; je suis de l’âge de la
petite révolution du ciel, que vos mages appellent
la précession des équinoxes, et qui s’accomplit en
près de vingt-huit mille de vos années. Il y a
des révolutions infiniment plus longues, aussi

3o LA PRINCESSE

nous avons des êtres beaucoup plus vieux que
moi. Il y a vingt-deux mille ans que j’appris le
chaldéen dans un de mes voyages, j’ai toujours
conservé beaucoup de goût pour la langue chal-
déenne; mais les autres animaux mes confrères
ont renoncé à parler dans vos climats. — Et
pourquoi cela, mon divin oiseau? — Hélas! c’est
parce que les hommes ont pris enfin l’habitude
de nous manger, au lieu de converser et de
s’instruire avec nous. Les barbares ! ne devaient-
ils pas être convaincus qu’ayant les mêmes or-
ganes qu’eux, les mêmes sentimens, les mêmes
besoins, les mêmes désirs, nous avions ce qui
s’appelle une âme tout comme eux; que nous
étions leurs frères, et qu’il ne fallait cuire et
manger que les méchans? Nous sommes telle-
ment vos frères que le grand Être, l’Être éternel
et formateur, ayant fait un pacte avec les hommes,
nous comprit expressément dans le traité. Il
vous défendit de vous nourrir de notre sang, et
à nous de sucer le vôtre.

« Les fables de votre ancien Locman, tra-
duites en tant de langues, seront un témoignage
éternellement subsistant de l’heureux commerce
que vous avez eu autrefois avec nous ; elles com-
mencent toutes par ces mots : Du temps que les
bêtes parlaient. Il est vrai qu’il y a beaucoup de

DE BABYLONE 3l

femmes parmi vous qui parlent toujours à leurs
chiens; mais ils ont résolu de ne point répondre
depuis qu’on les a forcés à coups de fouet d’aller
à la chasse, et d’être les complices du meurtre
de nos anciens amis communs les cerfs, les
daims, les lièvres et les perdrix.

« Vous avez encore d’anciens poëmes dans
lesquels les chevaux parlent, et vos cochers leur
adressent la parole tous les jours; maisc’estavec
tant de grossièreté, et en prononçant des mots
si infâmes, que les chevaux, qui vous aimaient
tant autrefois, vous détestent aujourd’hui.

« Le pays où demeure votre charmant in-
connu, le plus parfait des hommes, est demeuré
le seul où votre espèce sache encore aimer la
nôtre et lui parler; et c’est la seule contrée de
la terre où les hommes soient justes.

— Et où est-il, ce pays de mon cher inconnu?
quel est le nom de ce héros? comment se nomme
son empire? car je ne croirai pas plus qu’il est
un berger que je ne crois que tous êtes une
chauve-souris.

— Son pays. Madame, est celui des Ganga-
rides, peuple vertueux et invincible, qui habite
la rive orientale du Gange. Le nom de mon ami
est Amazan. Il n’est pas roi, et je ne sais même
s’il voudrait s’abaisser à l’être : il aime trop ses

32 LA PRINCESSE

compatriotes; il est berger comme eux. Mais
n’allez pas vous imaginer que ces bergers res-
semblent aux vôtres, qui, couverts à peine de
lambeaux déchirés, gardent des moutons infini-
ment mieux habillés qu’eux, qui gémissent sous
le fardeau de la pauvreté, et qui payent à un
exacteur la moitié des gages chétifs qu’ils reçoi-
vent de leurs maîtres. Les bergers gangarides,
nés tous égaux, sont les maîtres de troupeaux
innombrables qui couvrent leurs prés éternelle-
ment fleuris. On ne les tue jamais : c’est un crime
horrible, vers le Gange, de tuer et de manger son
semblable. Leur laine, plus fine et plus brillante
que la plus belle soie, est le plus grand commerce
de l’Orient. D’ailleurs, la terre des Gangarides
produit tout ce qui peut flatter les désirs de
l’homme : Ces gros diamans qu’Amazan a eu
rhonneur de vous ofl”rir sont d’une mine qui
lui appartient. Cette licorne que vous l’avez vu
monter est la monture ordinaire des Gangarides ;
c’est le plus bel animal, le plus fier, le plus terri-
ble et le plus doux qui orne la terre. Il suffirait
de cent Gangarides et de cent licornes pour dis-
siper des armées innombrables. Il y a environ
deux siècles qu’un roi des Indes fut assez fou
pour vouloir conquérir cette nation. Il se pré-
senta, suivi de dix mille éléphans et d’un million

DE BABYLONE 33

de guerriers. Les licornes percèrent leséléphans,
comme j’ai vu sur votre table des mauviettes en-
filées dans des brochettes d’or. Les guerriers
tombaient sous le sabre des Gangarides, comme
les moissons de riz sont coupées par les mains
des peuples de l’Orient. On prit le roi prison-
nier, avec plus de six cent mille hommes; on le
baigna dans les eaux salutaires du Gange; on le
mit au régime du pays, qui consiste à ne se nour-
rir que de végétaux prodiguéspar la nature pour
nourrir tout ce qui respire. Les hommes alimen-
tés de carnage et abreuvés de liqueurs fortes
ont tous un sang aigri et aduste qui les rend
fous en cent manières différentes : leur princi-
pale démence est la fureur de verser le sang de
leurs frères, et de dévaster des plaines fertiles
pour régner sur des cimetières. On employa six
mois entiers à guérir le roi des Indes de sa ma-
ladie. Quand les médecins eurent enfin jugé
qu’il avait le pouls plus tranquille et l’esprit plus
rassis, ils en donnèrent le certificat au conseil
des Gangarides. Ce conseil, ayant pris l’avis des
licornes, renvoya humainement le roi des Indes,
sa sotte cour et ses imbéciles guerriers dans
leur pays. Cette leçon les rendit sages, et de-
puis ce temps les Indiens respectèrent les Gan-
garides, comme les ignorans qui voudraient

5

34 LA PRINCESSE

s’instruire respectent parmi vous les philosophes
chaldéens qu’ils ne peuvent égaler. — A propos,
mon cher oiseau, lui dit la princesse, y a-t-ilune
religion chez les Gangarides? — S’il y en aune,
Madame ! Nous nous assemblons pour rendre
grâces à Dieu, les jours de la pleine lune, les
hommes dans un grand temple de cèdre, les
femmes dans un autre, de peur des distractions;
tous les oiseaux dans un bocage, les quadrupèdes
sur une belle pelouse : nous remercions Dieu de
tous les biens qu’il nous a faits. Nous avons sur-
tout des perroquets qui prêchent à merveille.

« Telle est la patrie de mon cher Amazan;
c’est là que je demeure ; j’ai autant d’amitié pour
lui qu’il vous a inspiré d’amour. Si vous m’en
croyez, nous partirons ensemble, et vous irez
lui rendre sa visite.

— Vraiment, mon oiseau, vous faites là un
joli métier! répondit en souriant la princesse,
qui brûlait d’envie de faire le voyage, et qui
n’osait le dire. — Je sers mon ami, dit l’oiseau,
et, après le bonheur de vous aimer, le plus grand
est celui de servir vos amours. »

Formosante ne savait plus où elle en était;
elle se croyait transportée hors de la terre. Tout
ce qu’elle avait vu dans cette journée, tout ce
qu’elle voyait, tout ce qu’elle entendait, et sur-

DE BABYLONE

35

tout ce qu’elle sentait dans son cœur, la plon-
geait dans un ravissement qui passait de bien
loin celui qu’éprouvent aujourd’hui les fortunés
musulmans quand, dégagés de leurs liens terres-
tres, ils se voient dans le neuvième ciel, entre
les bras de leurs houris, environnés et pénétrés
de la gloire et de la félicité célestes.

IV

LLE passa toute la nuit à parler
d’Amazan. Elle ne l’appelait plus
que son berger; et c’est depuis ce
temps-là que les noms de berger et
d’amant sont toujours employés l’un pour l’autre
chez quelques nations.

Tantôt elle demandait à l’oiseau si Amazan
avait eu d’autres maîtresses. Il répondait que
non, et elle était au comble de la joie. Tantôt
elle voulait savoir à quoi il passait sa vie; et elle
apprenait avec transport qu’il l’employait à faire
du bien, à cultiver les arts, à pénétrer les secrets
de la nature, à perfectionner son être. Tantôt
elle voulait savoir si l’âme de son oiseau était de
la même nature que celle de son amant; pour-
quoi il avait vécu près de vingt-huit mille ans,
tandis que son amant n’en avait que dix-huit ou
dix-neuf. Elle fesait cent questions pareilles,
auxquelles l’oiseau répondait avec une discrétion

LA PRINCESSE DE BABYLONE iy

qui irritait sa curiosité. Enfin le sommeil ferma
leurs yeux, et livra Formosante à la douce illu-
sion des songes envoyés par les dieux, qui sur-
passent quelquefois la réalité même, et que toute
la philosophie des Chaldéens a bien de la peine
à expliquer.

Formosante ne s’éveilla que très-tard. Il était
petit jour chez elle quand le roi son père entra
dans sa chambre. L’oiseau reçut Sa Majesté avec
une politesse respectueuse, alla au-devant de lui,
battit des ailes, allongea son cou, et se remit sur
son oranger. Le roi s’assit sur le lit de sa fille,
que ses rêves avaient encore embellie. Sa grande
barbe s’approcha de ce beau visage, et, après
lui avoir donné deux baisers, il lui parla en ces
mots :

a Ma chère fille, vous n’avez pu trouver hier
un mari, comme je l’espérais: il vous en faut un
pourtant; le salut de mon empire l’exige. J’ai
consulté l’oracle, qui, comme vous savez, ne
ment jamais, et qui dirige toute ma conduite; il
m’a ordonné de vous faire courir le monde. Il
faut que vous voyagiez. — Ah ! chez les Gan-
garides sans doute », dit la princesse; et, en
prononçant ces mots qui lui échappaient, elle
sentit bien qu’elle disait une sottise. Le roi, qui
ne savait pas un mot de géographie, lui demanda

38

LA PRINCESSE

ce qu’elle entendait par des Gangarides. Elle
trouva aisément une défaite. Le roi lui apprit
qu’il fallait faire un pèlerinage ; qu’il avait nommé
les personnes de sa suite, le dojen des conseillers
d’État, le grand aumônier, une dame d’honneur,
un médecin, un apothicaire, et son oiseau, avec
tous les domestiques convenables.

Formosante, qui n’était jamais sortie du palais
du roi son père, et qui, jusqu’à la journée des
trois rois et d’Amazan, n’avait’ mené qu’une vie
très-insipide dans l’étiquette du faste et dans
l’apparence des plaisirs, fut ravie d’avoir un pè-
lerinage à faire. « Qui sait, disait-elle tout bas à
son cœur, si les dieux n’inspireront pas à mon
cher Gangaride le même désir d’aller à la même
chapelle, et si je n*aurai pas le bonheur de revoir
le pèlerin? » Elle remercia tendrement son père,
en lui disant qu’elle avait eu toujours une se-
crète dévotion pour le saint chez lequel on l’en-
voyait.

Bélus donna un excellent dîner à ses hôtes; il
n’y avait que des hommes. C’étaient tous gens
fort mal assortis: rois, princes, ministres, pon-
tifes, tous jaloux les uns des autres, tous pesant
leurs paroles, tous embarrassés de leurs voisins
et d’eux-mêmes. Le repas fut triste, quoiqu’on
y bût beaucoup. Les princesses restèrent dans

DE BABYLONE 89

leurs appartemens, occupées chacune de leur
départ. Elles mangèrent à leur petit couvert.
Formosante ensuite alla se promener dans les
jardins avec son cher oiseau, qui, pour l’amuser,
vola d’arbre en arbre, en étalant sa superbe
queue et son divin plumage.

Le roi d’Egypte, qui était chaud de vin, pour
ne pas dire ivre, demanda un arc et des flèches
à un de ses pages. Ce prince était, à la vérité,
l’archer le plus maladroit de son royaume: quand
il tirait au blanc, la place où l’on était le plus
en sûreté était le but où il visait. Mais le bel oi-
seau, en volant aussi rapidement que la flèche,
se présenta lui-même au coup, et tomba tout
sanglant entre les bras de Formosante. L’Égyp-
tien, en riant d’un sot rire, se retira dans son
quartier. La princesse perça le ciel de ses cris,
fondit en larmes, se meurtrit les joues et la poi-
trine. L’oiseau mourant lui dit tout bas : « Brû-
lez-moi, et ne. manquez pas de porter mes cen-
dres vers l’Arabie heureuse, à l’orient de l’an-
cienne ville d’Aden ou d’Éden, et de les expo-
ser au soleil sur un petit bûcher de girofle et de
cannelle. » Après avoir proféré ces paroles, il
expira. Formosante resta longtemps évanouie, et
ne revit le jour que pour éclater en sanglots.
Son père, partageant sa douleur et faisant des

40 LA PRINCESSE

imprécations contre le roi d’Egypte, ne douta
pas que cette aventure n’annonçât un avenir
sinistre. Il alla vite consulter l’oracle de sa cha-
pelle. L’oracle répondit : « Mélange de tout ;
mort vivant, infidélité et constance, perte et gain ,
calamités et bonheur. » Ni lui ni son conseil
n’y purent rien comprendre ; mais enfin il était
satisfait d’avoir rempli ses devoirs de dévotion.

Sa fille éplorée, pendant qu’il consultait l’o-
racle, fit rendre à l’oiseau les honneurs funèbres
qu’il avait ordonnés, et résolut de le porter en
Arabie, au péril de ses jours. Il fut brûlé dans
du lin incombustible, avec l’oranger sur lequel
il avait couché; elle en recueillit la cendre dans
un petit vase d’or tout entouré d’escarboucles et
des diamans qu’on ôta de la gueule du»4ion.
Que ne put-elle, au lieu d’accomplir ce funeste
devoir, brûler tout en vie le détestable roi d’E-
gypte ! c’était là tout son désir. Elle fit tuer,
dans son dépit, ses deux crocodiles, ses deux
hippopotames, ses deux zèbres, ses deux rats, et
fit jeter ses deux momies dans l’Euphrate ; si
elle avait tenu son bœuf Apis, elle ne l’aurait
pas épargné.

Le roi d’Egypte, outré de cet affront, partit
sur-le-champ pour faire avancer ses trois cent
mille hommes. Le roi des Indes, voyant partir

DEBABYLONE 4I

son allié, s’en retourna le jour même, dans le
ferme dessein de joindre ses trois cent mille
Indiens à l’armée égyptienne. Le roi de Scythie
délogea dans la nuit avec la princesse Aidée,
bien résolu de venir combattre pour elle à la tête
de trois cent mille Scythes, et de lui rendre l’hé-
ritage de Babylone qui lui était dû, puisqu’elle
descendait de la branche aînée.

De son côté, la belle Formosante se mit en
route à trois heures du matin, avec sa caravane
de pèlerins, se flattant bien qu’elle pourrait
aller en Arabie exécuter les dernières volontés
de son oiseau, et que la justice des dieux im-
mortels lui rendrait son cher Amazan, sans
qui elle ne pouvait plus vivre.

Aipsi, à son réveil, le roi de Babylone ne
trouva plus personne. « Comme les grandes
fêtes se terminent! disait-il, et comme elles lais-
sent un vide étonnant dans l’âme quand le
fracas est passé ! » Mais il fut transporté d’une
colère vraiment royale lorsqu’il apprit qu’on
avait enlevé la princesse Aidée. Il donna ordre
qu’on éveillât tous ses ministres et qu’on assem-
blât le conseil. En attendant qu’ils vinssent, il ne
manqua pas de consulter son oracle ; mais il ne
put jamais en tirer que ces paroles, si célèbres
depuis dans tout l’univers : a Quand on ne

6

42

LA PRINCESSE

marie pas les filles, elles se marient elles-
mêmes. »

Aussitôt l’ordre fut donné de faire marcher
trois cent mille hommes contre le roi des Scythes.
Voilà donc la guerre la plus terrible allumée de
tous les côtés, et elle fut produite par les plaisirs
de la plus belle fête qu’on ait jamais donnée
sur la terre. L’Asie allait être désolée par quatre
armées de trois cent mille combattans chacune.
On sent bien que la guerre de Troie, qui étonna
le monde quelques siècles après, n’était qu’un
jeu d’enfans en comparaison; mais aussi on
doit considérer que, dans la querelle des Troyens,
il ne s’agissait que d’une vieille femme fort
libertine, qui s’était fait enlever deux fois, au
lieu qu’ici il s’agissait de deux filles et d’un
oiseau.

Le roi des Indes allait attendre son armée sur
le grand et magnifique chemin qui conduisait
alors en droiture de Babylone à Cachemire. Le
roi des Scythes courait avec Aidée par la belle
route qui menait au mont Immaûs. Tous ces
chemins ont disparu dans la suite par le mau-
vais gouvernement. Le roi d’Egypte avait marché
à l’occident, et s’avançait vers la petite mer
Méditerranée, que les ignorans Hébreux ont
depuis nommée la Grande Mer.

DE BABYLONE 4D

A regard de la belle Formosante, elle suivait
le chemin de Bassora, planté de hauts palmiers
qui fournissaient un ombrage éternel et des fruits
dans toutes les saisons. Le temple où elle allait
en pèlerinage était dans Bassora même. Le saint
à qui ce temple avait été dédié était à peu près
dans le goût de celui qu’on adora depuis à Lamp-
saque. Non-seulement il procurait des maris aux
filles, mais il tenait lieu souvent de mari. C’était
le saint le plus fêté de toute l’Asie.

Formosante ne se souciait point du tout du
saint de Bassora; elle n’invoquait que son cher
berger gangaride, son bel Amazan. Elle comp-
tait s’embarquer à Bassora et entrer dans l’A-
rabie heureuse pour faire ce que l’oiseau mort
avait ordonné.

A la troisième couchée, à peine était-elle
entrée dans une hôtellerie où ses fourriers
avaient tout préparé pour elle, qu’elle apprit que
le roi d’Egypte y entrait aussi. Instruit de la mar-
che de la princesse par ses espions, il avait sur-le-
champ changé de route, suivi d’une nombreuse
escorte. Il arrive; il fait placer des sentinelles à
toutes les portes ; il monte dans la chambre de
la belle Formosante et lui dit: « Mademoiselle,
c’est vous précisément que je cherchais; vous
avez fait très-peu de cas de moi lorsque j’étais à

44 LA PRINCESSE

Babylone; il est juste de punir les dédaigneuses
et les capricieuses: vous aurez,, s’il vous plaît,
la bonté de souper avec moi ce soir; vous n’au-
rez point d’autre lit que le mien; et je me con-
duirai avec vous selon que j’en serai content. »

Formosante vit bien qu’elle n’était pas la plus
forte. Elle savait que le bon esprit consiste à se
conformer à sa situation; elle prit le parti de se
délivrer du roi d’Egypte par une innocente
adresse : elle le regarda du coin de l’œil, ce qui
plusieurs siècles après s’est appelé lorgner; et
voici comme elle lui parla, avec une modestie,
une grâce, une douceur, un embarras et une
foule de charmes qui auraient rendu fou le plus
sage des hommes, et aveuglé le plus clairvoyant :

« Je vous avoue. Monsieur, que je baissais
toujours les yeux devant vous quand vous fîtes
l’honneur au roi mon père de venir chez lui: je
craignais mon cœur, je craignais ma simplicité
trop naïve; je tremblais que mon père et ses
rivaux ne s’aperçussent de la préférence que je
vous donnais, et que vous méritez si bien. Je
puis à présent me livrer à mes sentimens. Je
jure par le bœuf Apis, qui est après vous tout ce
que je respecte le plus au monde, que vos pro-
positions m’ont enchantée. J’ai déjà soupe avec
vous chez le roi mon père; j’y souperai encore

DE BABYLONE 46

bien ici, sans qu’il soit de la partie : tout ce
que je vous demande, c’est que votre grand au-
mônier boive avec nous; il m’a paru à Babylone
un très-bon convive ; j’ai d’excellent vin de
Chiras ; je veux vous en faire goûter à tous
deux. A l’égard de votre seconde proposition,
elle est très-engageante, mais il ne convient pas
à une fille bien née d’en parler : qu’il vous suf-
fise de savoir que je vous regarde comme le
plus grand des rois et le plus aimable des
hommes. »

Ce discours fit tourner la tête au roi d’Egypte;
il voulut bien que l’aumônier fût en tiers. «J’ai
encore une grâce à vous demander, lui dit la
princesse, c’est de permettre que mon apothi-
caire vienne me parler : les filles ont toujours de
certaines petites incommodités qui demandent
de certains soins, comme vapeurs de tête, bat-
temens de cœur, coHques, étouffemens, aux-
quels il faut .mettre un certain ordre dans
de certaines circonstances ; en un mot, j’ai un
besoin pressant de mon apothicaire, et j’espère
que vous ne me refuserez pas cette légère
marque d’amour.

— Mademoiselle, lui répondit le roi d’Egypte,
quoiqu’un apothicaire ait des vues précisément
opposées aux miennes, et que les objets de son

4© LA PRINCESSE

art soient le contraire de ceux du mien, je sais
trop bien vivre pour vous refuser une demande
si juste; je vais ordonner qu’il vienne vous
parler, en attendant le souper. Je conçois que
vous devez être un peu fatiguée du voyage ;
vous devez aussi avoir besoin d’une femme de
chambre, vous pourrez faire venir celle qui vous
agréera davantage; j’attendrai ensuite vos ordres
et votre commodité. Il se retira ; l’apothicaire
et la femme de chambre, nommée Irla, arri-
vèrent. La princesse avait en elle une entière
confiance; elle lui ordonna de faire apporter
six bouteilles de vin de Chiras pour le souper, et
d’en faire boire de pareil à toutes les sentinelles
qui tenaient ses officiers aux arrêts; puis elle
recommanda à l’apothicaire de faire mettre dans
toutes les bouteilles certaines drogues de sa
pharmacie qui fesaient dormir les gens vingt-
quatre heures, et dont il était toujours pourvu.
Elle fut ponctuellement obéie. Le roi revint
avec le grand aumônier au bout d’une demi-
heure; le souper fut très-gai; le roi et le prêtre
vidèrent les six bouteilles, et avouèrent qu’il n’y
avait pas de si bon vin en Egypte ; la femme de
chambre eut soin d’en faire boire aux domes-
tiques qui avaient servi. Pour la princesse, elle
eut grande attention de n’en point boire, disant

DE BABYLONE

47

que son médecin Tavait mise au régime. Tout
fut bientôt endormi.

L’aumônier du roi d’Egypte avait la plus
belle barbe que pût porter un homme de sa
sorte. Formosante la coupa très-adroitement,
puis, l’ayant fait coudre à un petit ruban, elle
l’attacha à son menton. Elle s’affubla de la robe
du prêtre et de toutes les marques de sa dignité,
habilla sa femme de chambre en sacristain de la
déesse Isis; enfin, s’ étant munie de son urne et
de ses pierreries, elle sortit de Thôtellerie à tra-
vers les sentinelles, qui dormaient comme leur
maître. La suivante avait eu le soin de faire tenir
à la porte deux chevaux prêts. La princesse ne
pouvait mener avec elle aucun des officiers de
sa suite: ils auraient été arrêtés par les grandes
gardes.

Formosante et Irla passèrent à travers des
haies de soldats, qui, prenant la princesse pour
le grand prêtre, l’appelaient mon révérendissime
père en Dieu, et lui demandaient sa bénédiction.
Les deux fugitives arrivèrent en vingt-quatre
heures à Bassora, avant que le roi fût éveillé.
Elles quittèrent alors leur déguisement, qui eût
pu donner des soupçons. Elles frétèrent au plus
vite un vaisseau qui les porta par le détroit d’Or-
rauz au beau rivage d’Éden, dans l’Arabie heu-

48

LA PRINCESSE

reuse. C’est cet Éden dont les jardins furent si
renommés qu’on en fit depuis la demeure des
justes; ils furent le modèle des champs Elysées,
des jardins des Hespérides et de ceux des îles
Fortunées : car, dans ces climats chauds, les
hommes n’imaginèrent point de plus grande
béatitude que les ombrages et les murmures des
eaux. Vivre éternellement dans les cieux avec
l’Être suprême , ou aller se promener dans le
jardin, dans le paradis, fut la même chose pour
les hommes, qui parlent toujours sans s’entendre,
et qui n’ont pu guère avoir encore d’idées nettes
ni d’expressions justes.

Dès que la princesse se vit dans cette terre,
son premier soin fut de rendre à son cher oiseau
les honneurs funèbres qu’il avait exigés d’elle :
ses belles mains dressèrent un petit bûcher de
girofle et de cannelle. Quelle fut sa surprise
lorsqu’ayant répandu les cendres de l’oiseau sur
ce bûcher, elle le vit s’enflammer de lui-même !
Tout fut bientôt consumé : il ne parut à la place
des cendres qu’un gros œuf, ‘dont elle vit sortir
son oiseau plus brillant qu’il ne l’avait jamais
été. Ce fut le plus beau des momens que la prin-
cesse eût éprouvés dans toute sa vie : il n’y en
avait qu’un qui pût lui être plus cher; elle le
désirait, mais elle ne l’espérait pas.

DEBABYLONE 49

« Je vois bien, dit-elle à l’oiseau, que vous
êtes le phénix dont on m’avait tant parlé ; je suis
prête à mourir d’étonnement et de joie. Je ne
croyais point à la résurrection, mais mon bon-
heur m’en a convaincue. — La résurrection,
Madame, lui dit le phénix, est la chose du
monde la plus simple : il n’est pas plus surpre-
nant de naître deux fois qu’une. Tout est résur-
rection dans ce monde : les chenilles ressusci-
tent en papillons ; un noyau mis en terre res-
suscite en arbre; tous les animaux ensevelis dans
la terre ressuscitent en herbes, en plantes, et
nourrissent d’autres animaux dont ils font bien-
tôt une partie de la substance. Toutes les parti-
cules qui composaient les corps sont changées
en différens êtres. Il est vrai que je suis le seul
à qui le puissant Orosmade ait fait la grâce de
ressusciter dans sa propre nature. »

Formosante, qui, depuis le jour qu’elle vit
Amazan et le phénix pour la première fois, avait
passé toutes ses heures à s’étonner, lui dit :
« Je conçois bien que le grand Être ait pu for-
mer de vos cendres un phénix à peu près sem-
blable à vous; mais que vous soyez précisément
la même personne, que vous ayez la même
âme, j’avoue que je ne le comprends pas bien
clairement. Qu’est devenue votre âme pendant

7

Do LA PRINCESSE

que je vous portais dans ma poche, après votre
mort?

— Eh, mon Dieu! Madame, n’est-il pas aussi
facile au grand Orosmade de continuer son ac-
tion sur une petite étincelle de moi-même que
de commencer cette action? Il m’avait accordé
auparavant le sentiment, la mémoire et la pen-
sée; il me les accorde encore. Qu’il ait attaché
cette faveur à un atome de feu élémentaire ca-
ché dans moi, ou à l’assemblage de mes organes,
cela ne fait rien au fond : le phénix et les hom-
mes ignoreront toujours comment la chose se
passe; mais la plus grande grâce que l’Etre su-
prême m’ait accordée est de me faire renaître
pour vous. Que ne puis-je passer les vingt-huit
mille ans que j’ai encore à vivre jusqu’à ma
prochaine résurrection entre vous et mon cher
Amazan !

— Mon phénix, lui repartit la princesse,
songez que les premières paroles que vous me
dîtes à Babylone, et que je n’oublierai jamais,
me flattèrent de l’espérance de revoir ce cher
berger que j’idolâtre : il faut absolument que
nous allions ensemble chez les Gangarides, et
que je le ramène à Babylone. — C’est bien
mon dessein, dit le phénix; il n’y a pas un mo-
ment à perdre : il faut aller trouver Amazan par

i

DE BABYLONE 5l

le plus court chemin, c’est-à-dire par les airs. Il
y a dans l’Arabie heureuse deux griffons, mes
amis intimes, qui ne demeurent qu’à cent cin-
quante milles d’ici; je vais leur écrire par la
poste aux pignons; ils viendront avant la nuit:
nous aurons tout le temps de vous faire travailler
un petit canapé commode, avec des tiroirs où
l’on mettra vos provisions de bouche : vous serez
très à votre aise dans cette voiture avec votre
demoiselle. Les deux griffons sont les deux plus
vigoureux de leur espèce ; chacun d’eux tiendra
un des bras du canapé entre ses griffes: mais,
encore une fois, les moments sont chers. )^ Il alla
sur-le-champ avec Formosante commander le
canapé à un tapissier de sa connaissance : il fut
achevé en quatre heures; on mit dans les tiroirs
des petits pains à la reine, des biscuits meilleurs
que ceux de Babylone, des poncires, des ana-
nas, des cocos, des pistaches, et du vin d’Éden,
qui l’emporte sur le -vin de Chiras autant que
celui de Chiras est au-dessus de celui de Su-
resnes.

Le canapé était aussi léger que commode et
solide. Les deux griffons arrivèrent dans Éden à
point nommé. Formosante et Irla se placèrent
dans la voiture. Les deux griffons l’enlevèrent
comme une plume. Le phénix tantôt volait au-

52 LA PRINCESSE

près, tantôt se perchait sur le dossier. Les deux
griffons cinglèrent vers le Gange avec la rapidité
d’une flèche qui fend les airs : on ne se reposait
que la nuit, pendant quelques momens, pour
manger et pour faire boire un coup aux deux
voituriers.

On arriva enfin chez les Gangarides. Le cœur
de la princesse palpitait d’espérance, d’amour et
de joie. Le phénix fît arrêter la voiture devant
la maison d’Amazan : il demande à lui parler;
mais il y avait trois heures qu’il en était parti,
sans qu’on sût où il était allé.

Il n’y a point de termes, dans la langue même
des Gangarides, qui puissent exprimer le déses-
poir dont Formosante fut accablée. « Hélas!
voilà ce que j’avais craint, dit le phénix; les trois
heures que vous avez passées dans votre hô-
tellerie sur le chemin de Bassora avec ce mal-
heureux roi d’Egypte vous ont enlevé peut-être
pour jamais le bonheur de votre vie : j’ai bien
peur que nous n’ayons perdu Amazan sans re-
tour. »

Alors il demanda aux domestiques si on pou-
vait saluer madame sa mère. Ils répondirent que
son mari était mort Tavant-veille, et qu’elle ne
voyait personne. Le phénix, qui avait du crédit
dans la maison, ne laissa pas de faire entrer la

DE BABYLONE 53

princesse de Babylone dans un salon dont les
murs étaient revêtus de bois d’oranger à filets
d’ivoire; les sous-bergers et sous-bergères, en
longues robes blanches ceintes de garnitures
aurore, lui servirent, dans cent corbeilles de
simple porcelaine^ cent mets délicieux, parmi
lesquels on ne voyait aucun cadavre déguisé :
c’était du riz, du sagou, de la semoule, du ver-
micelle, des macaronis, des omelettes, des œufs
au lait, des fromages à la crème, des pâtisseries
de toute espèce, des légumes, des fruits d’un
parfum et d’un goût dont on n’a point d’idée
dans les autres climats; c’était une profusion de
liqueurs rafraîchissantes, supérieures aux meilleurs
vins.

Pendant que la princesse mangeait, couchée
sur un lit de roses, quatre pavons, ou paons, ou
pans, heureusement muets, l’éventaient de leurs
brillantes ailes; deux cents oiseaux, cent ber-
gers et cent bergères, lui donnèrent un concert
à deux chœurs; les rossignols, les serins, les
fauvettes, les pinçons, chantaient le dessus avec
les bergères ; les bergers faisaient la haute-contre
et la basse : c’était en tout la belle et simple na-
ture. La princesse avoua que, s’il y avait plus
de magnificence à Babylone, la nature était mille
fois plus agréable chez les Gangarides. Mais,

34 LA PRINCESSE

pendant qu’on lui donnait cette musique si con-
solante et si voluptueuse, elle versait des larmes;
elle disait à la jeune Irla sa compagne : v Ces
bergers et ces bergères, ces rossignols et ces
serins, font l’amour; et moi je suis privée du héros
gangaride, digne objet de mes très-tendres et
très-impatiens désirs. »

Pendant qu’elle fesait ainsi cette collation,
qu’elle admirait et qu’elle pleurait, le phénix
disait à la mère d’Amazan : « Madame, vous ne
pouvez vous dispenser de voir la princesse de
Babjlone; vous savez… — Je sais tout, dit-elle,
jusqu’à son aventure dans l’hôtellerie sur le che-
min de Bassora; un merle m’a tout coûté ce ma-
tin, et ce cruel merle est cause que mon fils au
désespoir est devenu fou et a quitté la maison
paternelle. — Vous ne savez donc pas, reprit le
phénix, que la princesse m’a ressuscité ? — Non,
mon cher enfant; je savais par le merle que vous
étiez mort, et j’en étais inconsolable; j’étais si
affligée de cette perte, de la mort de mon mari,
et du départ précipité de mon fils, que j’avais
fait défendre ma porte; mais, puisque la princesse
de Babylone me fait l’honneur de me venir voir,
faites-la entrer au plus vite; j’ai des choses de
la dernière conséquence à lui dire, et je veux
que vous y soyez présent. » Elle alla aussitôt

DE BABYLONE 53

dans un autre salon au-devant de la princesse.
Elle ne marchait pas facilement : c’était une dame
d’environ trois cents années; mais elle avait en-
core de beaux restes, et on voyait bien que vers
les deux cent trente à quarante ans elle avait été
charmante. Elle reçut Formosante avec une no-
blesse respectueuse, mêlée d’un air d’intérêt et
de douleur qui fit sur la princesse une vive im-
pression.

Formosante lui fît d’abord ses tristes compli-
mens sur la mort de son mari. « Hélas ! dit la
veuve, vous devez vous intéresser à sa perte plus
que vous ne pensez. — J’en suis touchée sans
doute, dit Formosante; il était le père de…. »
A ces mots elle pleura. « Je n’étais venue que
pour :ui, et à travers bien des dangers; j’ai
quitté pour lui mon père et la plus brillante cour
de l’univers; j’ai été enlevée par un roi d’Egypte
que je déteste; échappée à ce ravisseur, j’ai tra-
versé les airs, pour venir voir ce que j’aime;
j’arrive, et il me fuit! » Les pleurs et les sanglots
l’empêchèrent d’en dire davantage.

La mère lui dit alors : « Madame, lorsque le
roi d’Egypte vous ravissait, lorsque vous soupiez
avec lui dans un cabaret sur le chemin de Bassora,
lorsque vos belles mains lui versaient du vin de
Chiras, vous souvenez-vous d’avoir vu un merle

56 LA PRINCESSE

qui voltigeait dans la chambre? — Vraiment oui,
vous m’en rappelez la mémoire, je n’y avais pas
fait d’attention; mais, en recueillant mes idées, je
me souviens qu’au moment que le roi d’Egypte
se leva de table pour me donner un baiser, le
merle s’envola par la fenêtre en jetant un grand
cri, et ne reparut plus.

— Hélas! Madame, reprit la mère d’Amazan,
voilà ce qui fait précisément le sujet de nos
malheurs : mon fils avait envoyé ce merle s’in-
former de l’état de votre santé, et de tout ce
qui se passait à Babylone ; il comptait revenir
bientôt se mettre à vos pieds et vous consacrer
sa vie : vous ne savez pas à quel excès il vous
adore. Tous les Gangarides sont amoureux et
fidèles , mais mon fils est le plus passionné et le
plus constant de tous. Le merle vous rencon-
tra dans un cabaret : vous buviez très-gaiement
avec le roi d’Egypte et un vilain prêtre ; il vous
vit enfin donner un tendre baiser à ce monarque
qui avait tué le phénix , et pour qui mon fils
conserve une horreur invincible; le merle, à cette
vue, fut saisi d’une juste indignation; il s’envola
en maudissant vos funestes amours. Il est re-
venu aujourd’hui, il a tout conté; mais dans
quels momens , juste ciel ! dans le temps où
mon fils pleurait avec moi la mort de son père

DEBABYLONE Sj

et celle du phénix, dans le temps qu’il apprenait
de moi qu’il est votre cousin issu de germain !

— O ciel! mon cousin, Madame, est-il possible!
par quelle aventure? comment? Quoi! je serais
heureuse à ce point, et je serais en même temps
assez infortunée pour l’avoir offensé !

— Mon fils est votre cousin, vous dis-je, reprit
la mère, et je vais bientôt vous en donner la
preuve; mais en devenant ma parente vous m’ar-
rachez mon fils : il ne pourra survivre à la dou-
leur que lui a causée votre baiser donné au roi
d’Egypte.

— Ah! ma tante, s’écria la belle Formosante,
je jure par lui et par le puissant Orosmade que
ce baiser funeste, loin d’être criminel, était la
plus forte preuve d’amour que je pusse donner
à votre fils : je désobéissais à mon père pour lui;
j’allais pour lui de l’Euphrate au Gange; tom-
bée entre les mains de l’indigne pharaon d’E-
gypte, je ne pouvais lui échapper qu’en le trom-
pant; j^en atteste les cendres et l’àme du phé-
nix qui étaient alors dans ma poche; il peut me
rendre justice. Mais comment votre fils, né sur
les bords du Gange, peut-il être mon cousin,
moi dont la famille règne sur les bords de l’Eu-
phrate depuis tant de siècles?

—Vous savez, lui dit la vénérable Gangaride,

58 LA PRINCESSE

que votre grand-oncle Aidée était roi de Babj-
lone, et qu’il fut détrôné par le père de Bélus ?
— Oui, Madame. — Vous savez que son fils
Aidée avait eu de son mariage la princesse Ai-
dée , élevée dans votre cour? C’est ce prince
qui , étant persécuté par votre père ^ vint se ré-
fugier dans notre heureuse contrée sous un autre
nom ; c’est lui qui m’épousa : j’en ai eu le jeune
prince Aldée-Amazan, le plus beau, le plus fort^
le plus courageux, le plus vertueux des mortels,
et aujourd’hui le plus fou. Il alla aux fêtes de
Babjlone sur la réputation de votre beauté :
depuis ce temps-là il vous idolâtre, et peut-être
je ne reverrai jamais mon cher fils. »

Alors elle fit déployer devant la princesse
tous les titres de la maison des Aidées ; à peine
Formosante daigna les regarder : « Ah ! Ma-
dame ! s’écria-t-elle, examine-t-on ce qu’on dé-
sire? mon cœur vous en croit assez. Mais où
est Aldée-Amazan? où est mon parent, mon
amant , mon roi ? où est ma vie ? quel chemin
a-t-il pris? J’irais le chercher dans tous les globes
que l’Éternel a formés et dont il est le plus bel
ornement; j’irais dans l’étoile Canope, dans
Shcath , dans Aldebaram ; j’irais le convaincre
de mon amour et de mon innocence. »

Le phénix justifia la princesse du crime que

DE BABYLONE dC)

lui imputait le merle d’avoir donné par amour
un baiser au roi d’Egypte; mais il fallait détrom-
per Amazan et le ramener. Il envoie des oiseaux
sur tous les chemins, il met en campagne les li-
cornes : on lui rapporte enfin qu ‘Amazan a pris
la route de la Chine. « Eh bien, allons à la
Chine , s’écria la princesse ; le voyage n’est pas
long : j’espère bien vous ramener votre fils dans
quinze jours au plus tard. » A ces mots, que
de larmes de tendresse versèrent la mère gan-
garide et la princesse de Babylone ! que d’em-
brassemens , que d’effusion de cœur !

Le phénix commanda sur-le-champ un car-
rosse à six licornes. La mère fournit deux cents
cavaliers, et fit présent à la princesse sa nièce
de quelques milliers des plus beaux diamans du
pays. Le phénix, affligé du mal que l’indiscré-
tion du merle avait causé , fit ordonner à tous
les merles de vider le pays; et c’est depuis ce
temps qu’il ne s’en trouve plus sur les bords du
Gange.

ES licornes, en moins de huit jours,
amenèrent Formosante, Irla et le
‘^^ phénix à Cambalu, capitale de la
Chine. C’était une ville plus grande
que Babylone , et d’une espèce de magnificence
toute différente. Ces nouveaux objets, ces
mœurs nouvelles , auraient amusé Formosante ,
si elle avait pu être occupée d’autre chose que
d’Amazan.

Dès que l’empereur de la Chine eut appris
que la princesse de Babjlone était à une porte
de la ville, il lui dépêcha quatre mille man-
darins en robes de cérémonie; tous se proster-
nèrent devant elle, et lui présentèrent chacun
un compliment écrit en lettres d’or sur une
feuille de soie pourpre. Formosante leur dit que
si elle avait quatre mille langues, elle ne man-
querait pas de répondre sur-le-champ à chaque

LA PRINCESSE DE BABYLONE 6l

mandarin, mais que, n’en ayant qu’une, elle les
priait de trouver bon qu’elle s’en servît pour les
remercier tous en général. Ils la conduisirent
respectueusement chez l’empereur.

C’était le monarque de la terre le plus juste,
le plus poli et le plus sage; ce fut lui qui le
premier laboura un petit champ de ses mains
impériales, pour rendre l’agriculture respectable
à son peuple; il établit le premier des prix pour
la vertu; les lois partout ailleurs étaient hon-
teusement bornées à punir les crimes. Cet em-
pereur venait de chasser de ses États une troupe
de bonzes étrangers qui étaient venus du fond
de l’occident, dans l’espoir insensé de forcer
toute la Chine à penser comme eux, et qui,
sous prétexte d’annoncer des vérités , avaient
acquis déjà des richesses et des honneurs. Il
leur avait”dit en les chassant ces propres paroles,
enregistrées dans les annales de l’empire :

« Vous pourriez faire ici autant de mal que
vous en avez fait ailleurs : vous êtes venus prê-
cher des dogmes d’intolérance chez la nation la
plus tolérante de la terre. Je vous renvoie, pour
n’être jamais forcé de vous punir. Vous serez
reconduits honorablement sur mes frontières ;
on vous fournira tout pour retourner aux bornes
de l’hémisphère dont vous êtes partis. Allez en

b2 LA PRINCESSE

paix, si vous pouvez être en paix, et ne reve-
nez plus. »

La princesse de Babylone apprit avec joie ce
jugement et ce discours ; elle en était plus sûre
d’être bien reçue à la cour, puisqu’elle était très-
éloignée d’avoir des dogmes intolérans. L’em-
pereur de Chine, en dînant avec elle tête à
tête, eut la politesse de bannir l’embarras de
toute étiquette gênante : elle lui présenta le
phénix, qui fut très-caressé de l’empereur, et
qui se percha sur son fauteuil. Formosante, sur
la fin du repas, lui confia ingénument le sujet
de son voyage, et le pria de faire chercher dans
Cambalu le bel Amazan, dont elle lui conta
l’aventure, sans lui rien cacher de la fatale pas-
sion dont son cœur était enflammé pour ce
jeune héros. « A qui en parlez-vous? lui dit
l’empereur de la Chine ; il m’a fait le plaisir de
venir dans ma cour ; il m’a enchanté, cet aima-
ble Amazan : il est vrai qu’il est profondément
affligé ; mais ses grâces n’en sont que plus tou-
chantes ; aucun de mes favoris n’a plus d’esprit
que lui ; nul mandarin de robe n’a de plus vastes
connaissances; nul mandarin d’épée n’a l’air plus
martial et plus héroïque; son extrême jeunesse
donne un nouveau prix à tous ses talens. Si
j’étais assez malheureux, assez abandonné du

DE BABYLONE 63

Tien et du Changti pour vouloir être conqué-
rant, je prierais Amazan de se mettre à la tête
de mes armées, et je serais sûr de triompher de
l’univers entier. C’est bien dommage que son
chagrin lui dérange quelquefois l’esprit.

Ah ! Monsieur, lui dit Formosante avec un
air enflammé et un ton de douleur, de saisisse-
ment et de reproche, pourquoi ne m’avez-vous
pas fait dîner avec lui ? vous me faites mourir ;
envoyez-le prier tout à l’heure. — Madame, il
est parti ce matin, et il n’a point dit dans quelle
contrée il portait ses pas. » Formosante se
tourna vers le phénix : « Eh bien ! dit-elle,
phénix, avez-vous jamais vu une fille plus mal-
heureuse que moi ? Mais, Monsieur, continuâ-
t-elle , comment , pourquoi a-t-il pu quitter si
brusquement une cour aussi polie que la vôtre,
dans laquelle il me semble qu’on voudrait passer
sa vie ?

— Voici, .Madame, ce qui est arrivé : une
princesse du sang, des plus aimables, s’est éprise
de passion pour lui, et lui a donné un rendez-
vous chez elle à midi ; il est parti au point du
jour, et il a laissé ce billet qui a coûté bien des
larmes à ma parente :

« Belle princesse du sang de la Chine^ vous méri-
tez un cœur qui nait jamais été qu’à vous ; j’ai juré

64 LA PRINCESSE

aux dieux immortels de n’aimer jamais que For-
mosante, princesse de Babylone, et de lui appren-
dre comment on peut dompter ses désirs dans ses
voyages : elle a eu le malheur de succomber avec
un indigne roi d’Egypte : je suis le plus malheu-
reux des hommes; j’ai perdu mon père et le
phénix, et l’espérance d’être aimé de Formosante ;
j’ai quitté ma mère affligée , ma patrie, ne pouvant
vivre un moment dans les lieux ou j’ai appris que
Formosante en aimait un autre que moi; j’ai juré
de parcourir la terre et d’être fidèle. Vous me
mépriseriez et les dieux me puniraient si je violais
mon serment : prenez un amant. Madame, et
soyez aussi fidèle que moi. »

« Ah ! laissez-moi cette étonnante lettre, dit
la belle Formosante, elle fera ma consolation.
« Je suis heureuse dans mon infortune : Amazan
m’aime, Amazan renonce pour moi à la posses-
sion des princesses de la Chine ; il n’y a que lui
sur la terre capable de remporter une telle vic-
toire : il me donne un grand exemple, le phénix
sait que je n’en avais pas besoin; il est bien
cruel d’être privé de son amant pour le plus
innocent des baisers donné par pure fidéUté.
Mais enfin, où est-il allé ? quel chemin a-t-il pris ?
daignez me l’enseigner, et je pars. »

L’empereur de la Chine lui répondit qu’il

DE BABYLONE 65

croyait, sur les rapports qu’on lui avait faits,
que son amant avait suivi une route qui menait
en Scythie. Aussitôt les licornes furent attelées,
et la princesse, après les plus tendres compli-
mens, prit congé de l’empereur, avec le phénix,
sa femme de chambre Irla et toute sa suite.

Dès qu’elle fut en Scythie, elle vit plus que
jamais combien les hommes et les gouvernemens
diffèrent, et différeront toujours jusqu’au temps
où quelque peuple plus éclairé que les autres com-
muniquera la lumière de proche en proche après
mille siècles de ténèbres , et qu’il se trouvera
dans des climats barbares des âmes héroïques qui
auront la force et la persévérance de changer les
brutes en hommes. Point de villes en Scythie,
par conséquent point d’arts agréables ; on ne
voyait que de vastes prairies, et des nations
entières sous des tentes et sur des chars ; cet
aspect imprimait la terreur. Formosante de-
manda dans .quelle tente où dans quelle charrette
logeait le roi : on lui dit que depuis huit jours
il s’était mis en marche à la tête de trois cent
mille hommes de cavalerie pour aller à la ren-
contre du roi de Babylone, dont il avait enlevé
la nièce, la belle princesse Aidée. « Il a enlevé
ma cousine ! s’écria Formosante, je ne m’atten-
dais pas à cette nouvelle aventure : quoi ! ma

9

66 LA PRINCESSE

cousine, qui était trop heureuse de me faire
la cour, est devenue reine , et je ne suis pas
encore mariée ! » Elle se fit conduire inconti-
nent aux tentes de la reine.

Leur réunion inespérée dans ces climats loin-
tains, les choses singulières qu’elles avaient
mutuellement à s’apprendre, mirent dans leur
entrevue un charme qui leur fit oublier qu’elles
ne s’étaient jamais aimées : elles se revirent
avec transport; une douce illusion se mit à la
place de la vraie tendresse : elles s’embrassè-
rent en pleurant; et il y eut même entre elles
de la cordiaUté et de la franchise, attendu que
l’entrevue ne se fesait pas dans un palais.

Aidée reconnut le phénix et la confidente
Irla ; elle donna des fourrures de zibeline à sa
cousine, qui lui donna des diamans; on parla
de la guerre que les deux rois entreprenaient ;
on déplora la condition des hommes, que des
monarques envoient par fantaisie s’égorger
pour des différends que deux honnêtes gens
pourraient concilier en une heure ; mais surtout
on s’entretint du bel étranger vainqueur des
lions, donneur des plus gros diamans de l’uni-
vers, faiseur de madrigaux, possesseur du phé-
nix, devenu le plus malheureux des hommes sur
le rapport d’un merle : « C’est mon cher frère !

DE BABYLONE 67

disait Aidée ; — c’est mon amant ! s’écriait For-
mosante ; vous l’avez vu sans doute, il est peut-
être encore ici; car, ma cousine, il sait qu’il est
votre frère; il ne vous aura pas quittée brusque-
ment comme il a quitté le roi de la Chine.

Si je l’ai vu ! grands dieux ! reprit Aidée ; il
a passé quatre jours entiers avec moi. Ah! ma
cousine, que mon frère est à plaindre ! un faux
rapport l’a rendu absolument fou ; il court le
monde sans savoir où il va. Figurez-vous qu’il a
poussé la démence jusqu’à refuser les faveurs de
la plus belle Scythe de toute la Scythie : il par-
tit hier, après lui avoir écrit une lettre dont elle
a été désespérée ; pour lui, il est allé chez les
Cimmériens. — Dieu soit loué ! s’écria Formo-
sante ; encore un refus en ma faveur ! mon bon-
heur a passé mon espoir, comme mon malheur
a surpassé toute mes craintes. Faites-moi donner
cette lettre .charmante, que je parte, que je le
suive, les mains pleines de ses sacrifices. Adieu,
ma cousine, Amazan est chez les Cimmériens,
j’y cours. »

Aidée trouva que la princesse sa cousine
était encore plus folle que son frère Amazan ;
mais, comme elle avait senti elle-même les
atteintes de cette épidémie, comme elle avait
quitté les délices et la magnificence de Babylone

68

LA PRINCESSE DE BABYLONE

pour le roi des Scythes, comme les femmes s’in-
téressent toujours aux folies dont l’amour est
cause, elle s’attendrit véritablement pour For-
mosante, lui souhaita un heureux voyage, et lui
promit de servir sa passion, si jamais elle était
assez heureuse pour revoir son frère.

VI

lENTOT la princesse de Babylone et
le phénix arrivèrent dans l’empire
des Cimmériens, bien moins peuplé,
à la vérité, que la Chine, mais deux
fois plus étendu; autrefois semblable à la
Scythie, et devenu depuis quelque temps aussi
florissant que les royaumes qui se vantaient
d’instruire les autres États.

Après quelques jours de marche, on entra
dans une très-grande ville que l’impératrice ré-
gnante faisait embellir; mais elle n’y était pas :
elle voyageait alors des frontières de l’Europe à
celles de TAsie pour connaître ses États par ses
yeux, pour juger des maux et porter les remèdes,
pour accroître les avantages, pour semer l’in-
struction.

yo LA PRINCESSE

Un des principaux officiers de cette ancienne
capitale, instruit de l’arrivée de la Babylonienne
et du phénix, s’empressa de rendre ses homma-
ges à la princesse et de lui faire les honneurs du
pays, bien sûr que sa maîtresse, qui était la
plus polie et la plus magnifique des reines, lui
saurait gré d’avoir reçu une si grande dame
avec les mêmes égards qu’elle aurait prodigués
elle-même.

On logea Formosante au palais, dont on
écarta une foule importune de peuple : on lui
donna des fêtes ingénieuses. Le seigneur cim-
mérien, qui était un grand naturaliste, s’entre-
tint beaucoup avec le phénix dans les temps où
la princesse était retirée dans son appartement.
Le phénix lui avoua qu’il avait autrefois voyagé
chez les Cimmériens, et qu’il ne reconnaissait
plus le pays. « Comment de si prodigieux chan-
gemens, disait-il ^ ont-ils pu être opérés dans
un temps si court ? Il n’y a pas trois cents ans
que je vis ici la nature sauvage dans toute son
horreur : j’y trouve aujourd’hui les arts, la splen-
deur, la gloire et la poUtesse. — Un seul homme
a commencé ce grand ouvrage, répondit le
Cimmérien, une femme t’a perfectionné; une
femme a été meilleure législatrice que l’Isis des
Égyptiens et la Cérès des Grecs ; la plupart des

DE BABYLONE

législateurs ont eu un génie étroit et despotique,
qui a resserré leurs vues dans le pays qu’ils
ont gouverné ; chacun a regardé son peuple
comme étant seul sur la terre, ou comme devant
être l’ennemi du reste de la terre ; ils ont formé
des institutions pour ce seul peuple, introduit
des usages pour lui seul, établi une religion pour
lui seul : c’est ainsi que les Égyptiens, si fameux
par des monceaux de pierres, se sont abrutis et
déshonorés par leurs superstitions barbares ; ils
croient les autres nations profanes, ils ne com-
muniquent point avec elles, et, excepté la cour,
qui s’élève quelquefois au-dessus des préjugés
vulgaires, il n’y a pas un Égyptien qui voulût
manger dans un plat dont un étranger se serait
servi; leurs prêtres sont cruels et absurdes : il
vaudrait mieux n’avoir point de lois, et n’écouter
que la nature, qui a gravé dans nos cœurs les
caractères du juste et de l’injuste, que de sou-
mettre la société à des lois si insociables.

« Notre impératrice embrasse des projets en-
tièrement opposés : elle considère son vaste
État, sur lequel tous les méridiens viennent se
joindre, comme devant correspondre à tous les
peuples qui habitent sous ces différens méri-
diens. La première de ses lois a été la tolérance
de toutes les religions, et la compassion pour

72 LA PRINCESSE

toutes les erreurs : son puissant génie a connu
que si les cultes sont différens, la morale est
partout la même ; par ce principe elle a lié sa
nation à toutes les nations du monde, etlesCim-
mériens vont regarder le Scandinavien et le
Chinois comme leurs frères. Elle a fait plus : elle
a voulu que cette précieuse tolérance , le pre-
mier lien des hommes, s’établît chez ses voisins;
ainsi elle a mérité le titre de mère de la patrie,
et elle aura celui de bienfaitrice du genre
humain, si elle persévère.

« Avant elle, des hommes malheureusement
puissans envoyaient des troupes de meurtriers
ravir à des peuplades inconnues et arroser de
leur sang les héritages de leurs pères : on appe-
lait ces assassins des héros ; leur brigandage
était de la gloire. Notre souveraine a une autre
gloire : elle a fait marcher des armées pour
apporter la paix, pour empêcher les hommes de
se nuire, pour les forcer à se supporter les uns
les autres^ et ses étendards ont été ceux de la
concorde publique. »

Le phénix, enchanté de tout ce que lui appre-
nait ce seigneur, lui dit : « Monsieur, il y a
vingt-sept mille neuf cents années et sept mois
que je suis au monde, je n’ai encore rien vu de
comparable à ce que vous me faites entendre. »

DEBABYLONE ^3

Il lui demanda des nouvelles de son ami Ama-
zan ; le Cimmérien lui conta les mêmes choses
qu’on avait dites à la princesse chez les Chinois
et chez les Scythes : Amazan s’enfuyait de toutes
les cours qu’il visitait sitôt qu’une dame lui avait
donné un rendez-vous auquel il craignait de
succomber. Le phénix instruisit bientôt Formo-
sante de cette nouvelle marque de fidélité qu’Ama-
zan lui donnait^ fidélité d’autant plus étonnante
qu’il ne pouvait pas soupçonner que sa princesse
en fût jamais informée.

Il était parti pour la Scandinavie. Ce fut dans
ces climats que des spectacles nouveaux frappè-
rent encore ses yeux : ici la royauté et la liberté
subsistaient ensemble par un accord qui paraît
impossible dans d’autres Etats; les agriculteurs
avaient part à la législation, aussi bien que les
grands du royaume; et un jeune prince donnait
les plus grandes espérances d’être digne de com-
mander à une nation libre. Là c’était quelque
chose de plus étrange : le seul roi qui fût des-
potique de droit sur la terre, par un contrat for-
mel avec son peuple, était en même temps le
plus jeune et le plus juste des rois.

Chez les Sarmates, Amazan vit un philosophe
sur le trône : on pouvait l’appeler le roi de l’anar-
chie, car il était le chef de cent mille petits rois.

y4 LA PRINCESSE

dont un seul pouvait d’un mot anéantir les réso-
lutions de tous les autres. Éole n’avait pas plus
de peine à contenir tous les vents, qui se combat-
tent sans cesse, que ce monarque n’en avait à con-
cilier les esprits : c’était un pilote environné d’un
éternel orage; et cependant le vaisseau ne se bri-
sait pas, car le prince était un excellent pilote.

En parcourant tous ces pays si différens de sa
patrie, Amazan refusait constamment toutes les
bonnes fortunes qui se présentaient à lui, tou-
jours désespéré du baiser que Formosante avait
donné au roi d’Egypte, toujours affermi dans
son inconcevable résolution de donner à Formo-
sante l’exemple d’une fidélité unique et iné-
branlable.

La princesse de Babylone avec le phénix le sui-
vait partout à la piste, et ne le manquait jamais
que d’un jour ou deux, sans que l’un se lassât de
courir, et sans que l’autre perdît un moment à le
suivre .

Ils traversèrent ainsi toute la Germanie; ils
admirèrent les progrès que la raison et la philo-
sophie fesaient dans le Nord : tous les princes
y étaient instruits, tous autorisaient la liberté de
penser; leur éducation n’avait point été confiée
à des hommes qui eussent intérêt de les tromper,
ou qui fussent trompés eux-mêmes; on les avait

DE BABYLONE yD

élevés dans la connaissance de la morale uni-
verselle et dans le mépris des superstitions; on
avait banni dans tous ces États un usage
insensé, qui énervait et dépeuplait plusieurs
pays méridionaux : cette coutume était d’en-
terrer tout vivans dans de vastes cachots un
nombre infini des deux sexes éternellement sé-
parés l’un de l’autre, et de leur faire jurer de
n’avoir jamais de communication ensemble. Cet
excès de démence, accrédité pendant des siècles,
avait dévasté la terre autant que les guerres les
plus cruelles.

Les princes du Nord avaient à la fin compris
que, si on voulait avoir des haras, il ne fallait
pas séparer les plus forts chevaux des cavales. Ils
avaient détruit aussi des erreurs non moins bi-
zarres et non moisis pernicieuses. Enfin les hom-
mes osaient être raisonnables dans ces vastes
pays, tandis qu’ailleurs on croyait encore qu’on
ne peut les ‘ gouverner qu’autant qu’ils sont
imbéciles.

VII

MAZAN arriva chez les Bataves : son
cœur éprouva, dans son chagrin, une
I douce satisfaction d’y retrouver quel-
que faible image du pays des heureux
Gangarides, la liberté, l’égalité, la propreté,
l’abondance, la tolérance ; mais les dames du
pays étaient si froides qu’aucune ne lui fit d’a-
vances, comme on lui en avait fait partout ail-
leurs : il n’eut pas la peine de résister; s’il avait
voulu attaquer ces dames, il les aurait toutes
subjuguées l’une après l’autre, sans être aimé
d’aucune; mais il était bien éloigné de songer
à faire des conquêtes.

Formosante fut sur le point de l’attraper chez
cette nation insipide; il ne s’en fallut que d’un
moment.

LA PRINCESSE DE BABYLONE 77

Amazan avait entendu parler chez les Bataves
avec tant d’éloges d’une certaine île nommée
Albion, qu’il s’était déterminé à s’embarquer, lui
et ses licornes, sur un vaisseau qui, par un vent
d’orient favorable, l’avait porté en quatre heures au
rivage de cette terre, plus célèbre que Tyr et que
l’île Atlantide.

La belle Formosante, qui l’avait suivi au bord
de la Duina, delaVistule, de l’Elbe, du Wéser,
arrive enfin aux bouches du Rhin, qui portait
alors ses eaux rapides dans la mer Germanique.

Elle apprend que son cher amant a vogué aux
côtes d’Albion ; elle croit voir son vaisseau, elle
pousse des cris de joie dont toutes les dames ba-
taves furent surprises, n’imaginant pas qu’un jeune
homme pût causer tant de joie ; et à l’égard
du phénix, elles n’en firent pas grand cas^ parce-
qu’elles jugèrent que ses plumes ne pourraient
probablement se vendre aussi bien que celles
des canards, et des oisons de leurs marais. La
princesse de Babylone loua ou nolisa deux vais-
seaux pour la transporter avec tout son monde
dans cette bienheureuse île, qui allait posséder
l’objet de tous ses désirs, l’âme de sa vie, le dieu
de son cœur.

Un vent funeste d’occident s’éleva tout à coup
dans le moment même où le fidèle et raalheu-

yo LA PRINCESSE DE BABYLONE

reux Amazan mettait pied à terre en Albion; les
vaisseaux de la princesse de Babylone ne purent
démarrer. Un serrement de cœur, une douleur
amère, une mélancolie profonde, saisirent For-
mosante : elle se mit au lit dans sa douleur, en
attendant que le vent changeât; mais il souffla
huit jours entiers avec une violence désespérante.
La princesse, pendant ce siècle de huit jours,
se fesait lire par Irla des romans : ce n’est pas
que les Bataves en sussent faire ; mais, comme ils
étaient les facteurs de l’univers, ils vendaient
l’esprit des autres nations ainsi que leurs denrées.
La princesse fît acheter chez Marc-Michel Rey
tous les contes que l’on avait écrits chez lesAu-
soniens et chez les Welches, et dont le débit
était défendu sagement chez ces peuples pour
enrichir les Bataves ; elle espérait qu’elle trou-
verait dans ces histoires quelque aventure qui
ressemblerait à la sienne , et qui charmerait sa
douleur. Irla lisait, le phénix disait son avis, et
la princesse ne trouvait rien dans la Paysanne
parvenue y m dans Tansaij ni dans le Sofa, ni dans
les Quatre Facardins , qui eût le moindre rap-
port à ses aventures ; elle interrompait à tout
moment la lecture pour demander de quel côté
venait le vent.

VIII

EPENDANT Amazan était déjà sur le
chemin de la capitale d’Albion, dans
son carrosse à six licornes, et rêvait
à sa princesse. Il aperçut un équi-
page versé dans un fossé : les domestiques
s’étaient écartés pour aller chercher du secours;
le maître de l’équipage restait tranquillement
dans sa voiture, ne témoignant pas la plus lé-
gère impatience , et s’amusant à fumer , car on
fumait alors;. il se nommait milord What-then,
ce qui signifie à peu près milord Qu’importe, en
la langue dans laquelle je traduis ces mémoires,
Amazan se précipita pour lui rendre service;
il releva tout seul la voiture, tant sa force était
supérieure à celle des autres hommes. Milord
Qu’importe se contenta de dire : « Voilà un
homme bien vigoureux ! »

8o LA PRINCESSE

Des rustres du voisinage, étant accourus, se
mirent en colère de ce qu’on les avait fait venir
inutilement, et s’en prirent à l’étranger; ils le
menacèrent en l’appelant chien d’étranger, et ils
voulurent le battre.

Amazan en saisit deux de chaque main, et les
jeta à vingt pas; les autres le respectèrent, le
saluèrent, lui demandèrent pour boire; il leur
donna plus d’argent qu’ils n’en avaient jamais
vu. Milord Qu’importe lui dit: «Je vous estime;
venez dîner avec moi dans ma maison de cam-
pagne , qui n’est qu’à trois milles. » Il monta
dans la voiture d’Amazan, parce que la sienne
était dérangée par la secousse.

Après un quart d’heure de silence, il regarda
un moment Amazan , et lui dit ; How d’ye. do,
à la lettre , comment faites-vous faire ? et” dans
la langue du traducteur, comment vous portez-
vous ? ce qui ne veut rien dire du tout en au-
cune langue; puis il ajouta: «Vous avez là six
jolies licornes ; » et il se remit à fumer.

Le voyageur lui dit que ses licornes étaient
à son service, qu’il venait avec elles du pays des
Gangarides; et il en prit occasion de lui parler
de la princesse de Babylone et du fatal baiser
qu’elle avait donné au roi d’Egypte; à quoi
l’autre ne répliqua rien du tout, se souciant très-

DE BABYLONE 5l

peu qu’il y eût dans le monde un roi d’Egypte
et une princesse de Babylone. Il fut encore un
quart d’heure sans parler; après quoi il rede-
manda à son compagnon comment il fesait faire
et si on mangeait du bon roast-heef dans le
pays des Gangarides. Le voyageur lui répondit
avec sa politesse ordinaire qu’on ne mangeait
point ses frères sur les bords du Gange. Il lui
expliqua le système qui fut, après tant de siècles,
celui de Pythagore, de Porphyre, de Jamblique;
sur quoi milord s’endormit, et ne fit qu’un somme
jusqu’à ce qu’on fût arrivé à sa maison.

Il avait une femme jeune et charmante, à qui
la nature avait donné une âme aussi vive et
aussi sensible que celle de son mari était indif-
férenre : plusieurs seigneurs albioniens étaient
venus ce jour-là dîner avec elle. Il y avait des
caractères de toutes les espèces; car, le pays
n’ayant presque jamais été gouverné que par des
étrangers, les familles venues avec ces princes
avaient toutes apporté des mœurs différentes. Il
se trouva dans la compagnie des gens très-aima-
bles, d’autres d’un esprit supérieur, quelques-
uns d’une science profonde.

La maîtresse de la maison n’avait rien de cet
air emprunté et gauche , de cette roideur, de
cette mauvaise honte, qu’on reprochait alors aux

1 1

8? LA PRINCESSE

jeunes femmes d’Albion; elle ne cachait point
par un maintien dédaigneux et par un silence
affecté la stérilité de ses idées et l’embarras hu-
miliant de n’avoir rien à dire : nulle femme
n’était plus engageante. Elle reçut Amazan avec
la politesse et les grâces qui lui étaient natu-
relles. L’extrême beauté de ce jeune étranger
et la comparaison soudaine qu’elle fit entre lui
et son mari la frappèrent d’abord sensiblement.

On servit. Elle fit asseoir Amazan à côte d’elle
et lui fit manger des puddings de toute espèce,
ayant su de lui que les Gangarides ne se nour-
rissaient de rien qui eût reçu des dieux le don
céleste de la vie : sa beauté, sa force, les mœurs
des Gangarides, les progrès des arts, la religion,
et le gouvernement, furent le sujet d’une con-
versation aussi agréable qu’instructive pendant
le repas, qui dura jusqu’à la nuit, et pendant le-
quel milord Qu’importe but beaucoup et ne dit
mot.

Après le dîner, pendant que miladj versait du
thé et qu’elle dévorait des yeux le jeune homme,
il s’entretenait avec un membre du parlement:
car chacun sait que dès lors il y avait un parle-
ment, et qu’il s’appelait wittenagemot, ce qui
signifie Vassemblee des gens d’esprit. Amazan
s’informait de la constitution, des mœurs, des

DE BABYLONE 83

lois, des forces, des usages, des arts qui ren-
daient ce pays si recommandable, et ce seigneur
lui parlait en ces termes :

« Nous avons longtemps marché tout nus,
quoique le climat ne soit pas chaud; nous avons
été longtemps traités en esclaves par des gens ve-
nus de l’antique terre de Saturne, arrosée des
eaux du Tibre ; mais nous nous sommes fait
nous-mêmes beaucoup plus de maux que nous
n’en avions essuyé de nos premiers vainqueurs.
Un de nos rois poussa la bassesse jusqu’à se dé-
clarer sujet d’un prêtre qui demeurait aussi sur les
bords du Tibre, et qu’on appelait le Vieux des
sept montagnes : tant la destinée de ces sept
montagnes a été longtemps de dominer sur une
grande partie de l’Europe habitée alors par des
brutes.

« Après ces temps d’avilissement sont venus
des siècles de férocité et d’anarchie. Notre terre,
plus orageuse- que les mers qui l’environnent, a
été saccagée et ensanglantée par nos discordes;
plusieurs têtes couronnées ont péri par le der-
nier supplice; plus de cent princes du sang des
rois ont fini leurs jours sur l’échafaud; on a ar-
raché le cœur à tous leurs adhérens, et on en a
battu leurs joues : c’était au bourreau qu’il ap-
partenait d’écrire l’histoire de notre île, puisque

84 LA PRINCESSE

c’était lui qui avait terminé toutes les grandes
affaires.

« Il n’y a pas longtemps que, pour comble
d’horreur, quelques personnes portant un man-
teau noir, et d’autres qui mettaient une chemise
blanche par-dessus leur jaquette, ayant été mor-
dues par des chiens enragés, communiquèrent la
rage à la nation entière : tous les citoyens furent
ou meurtriers ou égorgés, ou bourreaux ou
suppliciés, ou déprédateurs ou esclaves, au nom
du ciel et en cherchant le Seigneur.

«Qui croirait que de cet abîme épouvantable,
de ce chaos de dissensions, d’atrocités, d’igno-
rance et de fanatisme, il est enfin résulté le plus
parfait gouvernement peut-être qui soit aujour-
d’hui dans le monde? Un roi honoré et riche,
tout-puissant pour faire le bien, impuissant pour
faire le mal, est à la tête d’une nation libre,
guerrière, commerçante et éclairée. Les grands
d’un côté, et les représentans des villes de Pau-
tre, partagent la législation avec le monarque.

« On avait vu, par une fatalité singulière, le
désordre, les guerres civiles, l’anarchie et la
pauvreté désoler le pays quand les rois affec-
taient le pouvoir arbitraire ; la tranquillité, la
richesse, la félicité publique, n’ont régné chez
nous que quand les rois ont reconnu qu’ils n’é-

DE BABYLONE 83

taient pas absolus. Tout était subverti quand on
disputait sur des choses inintelligibles; tout a
été dans l’ordre quand on les a méprisées. Nos
flottes victorieuses portent notre gloire sur tou-
tes les mers, et les lois mettent en sûreté nos
fortunes : jamais un juge ne peut les expliquer
arbitrairement; jamais on ne rend un arrêt qui
ne soit motivé : nous punirions comme des as-
sassins les juges qui oseraient envoyer à la mort
un citoyen sans manifester les témoignages qui
l’accusent et la loi qui le condamne.

« Il est vrai qu’il y a toujours chez nous deux
partis qui se combattent avec la plume et avec
des intrigues ; mais aussi ils se réunissent tou-
jours quand il s’agit de prendre les armes pour
défendre la patrie et la liberté : ces deux partis
veillent l’un sur l’autre; ils s’empêchent mutuel-
lement de violer le dépôt sacré des lois ; ils se
haïssent, mais ils aiment l’État : ce sont des
amans jaloux qui servent à l’envi la même maî-
tresse.

« Du même fonds d’esprit qui nous a fait con-
naître et soutenir les droits de la nature humai-
ne , nous avons porté les sciences au plus haut
point où elles puissent parvenir chez les hommes.
Vos Égyptiens qui passent pour de si grands
mécaniciens, vos Indiens qu’on croit de si grands

86 LA PRINCESSE

philosophes, vos Babyloniens qui se vantent d’a-
voir observé les astres pendant quatre cent trente
mille années , les Grecs qui ont écrit tant de
phrases et si peu de choses, ne savent précisé-
ment rien en comparaison de nos moindres éco-
liers qui ont étudié les découvertes de nos
grands maîtres . Nous avons arraché plus de
secrets à la nature, dans l’espace de cent années,
que le genre humain n’en avait découvert dans
la multitude des siècles.

«Voilà au vrai l’état où nous sommes. Je ne
vous ai caché ni le bien , ni le mal , ni nos op-
probres, ni notre gloire, et je n*ai rien exagéré. »

Amazan , à ce discours , se sentit pénétré du
désir de s’instruire dans ces sciences sublimes
dont on lui parlait; et si sa passion pour la prin-
cesse de Babylone , son respect filial pour sa
mère qu’il avait quittée, et l’amour de sa patrie,
n’eussent fortement parlé à son cœur déchiré,
il aurait voulu passer sa vie dans l’île d’Albion ;
mais ce malheureux baiser donné par sa princesse
au roi d’Egypte ne lui laissait pas assez de liberté
dans l’esprit pour étudier les hautes sciences.

«Je vous avoue, dit-il, que, m’étant imposé
la loi de courir le monde et de m’éviter moi-
même, je serais curieux de voir cette antique
terre de Saturne, ce peuple du Tibre et des sept

DE BABYLONE 87

montagnes, à qui vous avez obéi autrefois: il
faut sans doute que ce soit le premier peuple de
la terre. — Je vous conseille de faire ce voyage,
lui répondit l’Albionien, pour peu que vous ai-
miez la musique et la peinture; nous allons très-
souvent nous-mêmes porter quelquefois notre
ennui vers les sept montagnes; mais vous serez
bien étonné en voyant les descendans de nos
vainqueurs. »

Cette conversation fut longue. Quoique le bel
Amazan eût la cervelle un peu attaquée, il par-
lait avec tant d’agrémens, sa voix était si tou-
chante, son maintien si noble et si doux, que la
maîtresse de la maison ne put s’empêcher de
l’entretenir à son tour tête à tête; elle lui serra
tendrement la main en lui parlant, et en le re-
gardant avec des yeux humides et étincelans qui
portaient les désirs dans tous les ressorts de la
vie : elle le retint à souper et à coucher ; chaque
instant, chaque parole, chaque regard, enflam-
mèrent sa passion. Dès que tout le monde fut
retiré, elle lui écrivit un petit billet, ne doutant
pas qu’il ne vînt lui faire la cour dans son lit,
tandis que milord Qu’importe dormait dans le
sien. Amazan eut encore le courage de résister:
tant un grain de folie produit d’effets miraculeux
dans un âme forte et profondément blessée!

88 LA PRINCESSE

Amazan, selon sa coutume, fit à la dame une
réponse respectueuse , par laquelle il lui repré-
sentait la sainteté de son serment, et l’obliga-
tion étroite où il était d’apprendre à la princesse
de Babylone à dompter ses passions; après quoi
il fit atteler ses licornes , et repartit pour la Ba-
tavie, laissant toute la compagnie émerveillée de
lui, et la dame du logis désespérée. Dans l’excès
de sa douleur, elle laissa traîner la lettre d’Ama-
zan ; milord Qu’importe la lut le lendemain
matin : « Voilà , dit-il en levant les épaules , de
bien plates niaiseries ; » et il alla chasser au re-
nard avec quelques ivrognes du voisinage.

Amazan voguait déjà sur la mer, muni d’une
carte géographique dont lui avait fait présent le
savant Albionien qui s’était entretenu avec lui
chez milord Qu’importe; il voyait avec surprise
une grande partie de la terre sur une feuille de
papier.

Ses yeux et son imagination s’égaraient dans
ce petit espace : il regardait le Rhin, le Danube,
les Alpes du Tyrol, marqués alors par d’autres
noms, et tous les pays par où il devait passer
avant d’arriver à la ville des sept montagnes;
mais surtout il jetait les yeux sur la contrée des
Gangarides, sur Babylone, où il avait vu sa chère
princesse, et sur le fatal pays de Bassora, où elle

DEBABYLONE 89

avait donné un baiser au roi d’Egypte : il soupi-
rait, il versait des larmes, mais il convenait que
l’Albionien qui lui avait fait présent de l’univers
en raccourci n’avait point eu tort en disant qu’on
était mille fois plus instruit sur les bords de la
Tamise que sur ceux du Nil, de TEuphrale et
du Gange.

Comme il retournait en Batavie , Formosante
volait vers Albion avec ses deux vaisseaux, qui
cinglaient à pleines voiles; celui d’Amazan et
celui de la princesse se croisèrent, se touchèrent
presque : les deux amans étaient près l’un de
l’autre , et ne pouvaient s’en douter. Ah ! s’ils
l’avaient su! mais l’impérieuse destinée ne le
permit pas.

IX

iTÔT qu’Amazan fut débarqué sur le
terrain égal et fangeux de la Batavie,
il partit comme un éclair pour la ville
aux sept montagnes. Il fallut traver-
ser la partie méridionale de la Germanie; de
quatre milles en quatre milles on trouvait un
prince et une princesse, des filles d’honneur
et des gueux. Il était étonné des coquetteries
que ces dames et ces filles d’honneur lui fesaient
partout avec la bonne foi germanique , et il n’y
répondait que par de modestes refus. Après
avoir franchi les Alpes, il s’embarqua sur la mer
de Dalmatie, et aborda dans une ville qui ne
ressemblait à rien du tout de ce qu’il avait vu
jusqu’alors : la mer formait les rues, les maisons
étaient bâties dans l’eau; le peu de places pu-
bliques qui ornaient cette ville était couvert

LA PRINCESSE DE BABYLONE 91

d’hommes et de femmes qui avaient un double
visage, celui que la nature leur avait donné, et
une face de carton mal peint qu’ils appliquaient
par-dessus ; en sorte que la nation semblait com-
posée de spectres. Les étrangers qui venaient
dans cette contrée commençaient par acheter un
visage, comme on se pourvoit ailleurs de bonnets
et de souliers. Amazan dédaigna cette mode
contre nature, il se présenta tel qu’il était. Il y
avait dans la ville douze mille filles enregistrées
dans le grand-livre de la république : filles utiles
à l’État, chargées du commerce le plus avanta-
geux et le plus agréable qui ait jamais enrichi
une nation. Les négocians ordinaires envoyaient
à grands frais et à grands risques des étoffes
dans l’Orient ; ces belles négociantes fesaient,
sans aucun risque, un trafic toujours renaissant
de leurs attraits. Elles vinrent toutes se présenter
au bel Amazan, et lui offrir le choix; il s’enfuit
au plus vite en prononçant le nom de l’incom-
parable princesse de Babylone, et en jurant par les
dieux immortels qu’elle était plus belle que toutes
les douze mille filles vénitiennes. « Sublime fri-
ponne, s’écriait-il dans ses transports , je vous
apprendrai à être fidèle ! »

Enfin les ondes jaunes du Tibre, des marais
empestés, des habitans hâves, décharnés et rares,

LA PRINCESSE

couverts de vieux manteaux troués qui laissaient
voir leur peau sèche et tannée, se présentèrent
à ses yeux et lui annoncèrent qu’il était à la
porte de la ville aux sept montagnes , de cette
ville de héros et de législateurs qui avaient con-
quis et poHcé une grande partie du globe.

Il s’était imaginé qu’il verrait à la porte
triomphale cinq cents bataillons commandés par
des héros , et dans le sénat une assemblée de
demi-dieux donnant des lois à la terre : il trouva,
pour toute armée , une trentaine de gredins
montant la garde avec un parasol , de peur du
soleil. Ayant pénétré jusqu’à un temple, qui lui
parut très-beau, mais moins que celui de Baby-
lone, il fut assez surpris d’y entendre une mu-
sique exécutée par des hommes qui avaient des
voix de femme.

« Voilà, dit-il, un plaisant pays que cette an-
tique terre de Saturne ! J’ai vu une ville où per-
sonne n’avait son visage ; en voici une autre où
les hommes n’ont ni leur voix ni leur barbe.»
On lui dit que ces chantres n’étaient plus hom-
mes, qu’on les avait dépouillés de leur virilité
afin qu’ils chantassent plus agréablement les
louanges d’une prodigieuse quantité de gens
de mérite. Amazan ne comprit rien à ce dis-
cours. Ces messieurs le prièrent de chanter; il

DE BABYLONE çS

chanta un air gangaride avec sa grâce ordinaire:
sa voix était une très-belle haute-contre. « Ah!
mon signor, lui dirent-ils, quel charmant soprano

vous auriez! ah! si — Comment si? que

prétendez-vous dire ? — Ah ! mon signor ! ….
— Eh bien? — Si vous n’aviez point de barbe ! »
Alors ils lui expliquèrent très-plaisamment, et
avec des gestes fort comiques , selon leur cou-
tume , de quoi il était question. Amazan de-
meura tout confondu. «J’ai voyagé, dit-il, et
jamais je n’ai entendu parler d’une telle fan-
taisie. »

Lorsqu’on eut bien chanté, le Vieux des sept
montagnes alla en grand cortège à la porte du
temple ; il coupa l’air en quatre avec le pouce
élevé, deux doigts étendus et deux autres plies,
en disant ces mots dans une langue qu’on ne
parlait plus : A la ville et à l’univers ‘ . Le Gan-
garide ne pouvait comprendre que deux doigts
pussent atteindre si loin.

Il vit bientôt défiler toute la cour du maître
du monde ; elle était composée de graves per-
sonnages, les uns en robes rouges, les autres en
violet; presque tous regardaient le bel Amazan
en adoucissant les yeux; ils lui fesaient des ré-

I . Urbi et orbi.

94 LA PRINCESSE

vérences, et se disaient l’un à l’autre: San Mar-
tinOy che bel ragazzo ! San Pancratio, che bel
fanciullo !

Les ardens, dont le métier était de montrer
aux étrangers les curiosités de la ville, s’empres-
sèrent de lui faire voir des masures où un mule-
tier ne voudrait pas passer la nuit, mais qui
avaient été autrefois de dignes monumens de la
grandeur d’un peuple-roi. Il vit encore des ta-
bleaux de deux cents ans, et des statues de plus
de vingt siècles, qui lui parurent des chefs-d’œu-
vre. « Faites-vous encore de pareils ouvrages? —
Non, Votre Excellence, lui répondit un des ar-
dens; mais nous méprisons le reste de la terre,
parce que nous conservons ces raretés : nous
sommes des espèces de fripiers qui tirons notre
gloire des vieux habits qui restent dans nos ma-
gasins. »

Amazan voulut voir le palais du prince ; on
l’y conduisit : il vit des hommes en violet qui
comptaient l’argent des revenus de l’État, tant
d’une terre située sur le Danube, tant d’une autre
sur la Loire, ou sur le Guadalquivir , ou sur la
Vistule. « Oh ! oh ! dit Amazan après avoir con-
sulté sa carte de géographie, votre maître possède
donc toute l’Europe , comme ces anciens héros
des sept montagnes ? — Il doit posséder l’uni-

DE BABYI.ONE 96

vers entier de droit divin, lui répondit un violet;
et même il a été un temps où ses prédécesseurs
ont approché de la monarchie universelle; mais
leurs successeurs ont la bonté de se contenter au-
jourd’hui de quelque argent que les rois leurs
sujets leur font payer en forme de tribut.

— Votre maître est donc en effet le roi des
rois? c’est donc là son titre? dit Amazan. —
Non, Votre Excellence, son titre est serviteur des
serviteurs; il est originairement poissonnier et
portier , et c’est pourquoi les emblèmes de sa
dignité son des clefs et des filets ; mais il donne
toujours des ordres à tous les rois: il n’y a pas
longtemps qu’il envoya cent et un commande-
mens à un roi du pays des Celtes, et le roi obéit.

— Votre poissonnier, dit Amazan, envoya
donc cinq ou six cent mille hommes pour faire
exécuter ces cent et une volontés ?

— Point du tout, Votre Excellence; notre
saint maître n’est point assez riche pour soudoyer
dix mille soldats ; mais il a quatre à cinq cent mille
prophètes divins distribués dans les autres pays;
ces prophètes, de toutes couleurs, sont, comme
de raison, nourris aux dépens des peuples; ils
annoncent de la part du ciel que mon maître
peut avec ses clefs ouvrir et fermer toutes les
serrures, et surtout celles des coffres-forts; un

96 LA PRINCESSE

prêtre normand , qui avait auprès du roi dont je
vous parle la charge de confident de ses pen-
sées’, le convainquit qu’il devait obéir sans ré-
plique aux cent et un pensées de mon maître :
car il faut que vous sachiez qu’une des préroga-
tives du Vieux des sept montagnes est d’avoir
toujours raison, soit qu’il daigne parler, soit qu’il
daigne écrire.

— Parbleu, dit Amazan, voilà un singulier
homme; je serais curieux de dîner avec lui. —
Votre Excellence , quand vous seriez roi , vous
ne pourriez manger à sa table; tout ce qu’il
pourrait faire pour vous, ce serait de vous en
faire servir une à côté de lui, plus petite et plus
basse que la sienne ; mais, si vous voulez avoir
l’honneur de lui parler, je lui demanderai au-
dience pour vous moyennant la buona manda
que vous aurez la bonté de me donner. — Très-
volontiers, dit le Gangaride. » Le violet s’inclina.
«Je vous introduirai demain, dit-il; vous ferez
trois génuflexions, et vous baiserez les pieds du
Vieux de sept montagnes. » Aces mots, Amazan
fit de si prodigieux éclats de rire qu’il fut près
de suffoquer; il sortit en se tenant les côtés, et
rit aux larmes pendant tout le chemin, jusqu’à
ce qu’il fût arrivé à son hôtellerie , où il rit en-
core très-longtemps.

DE BABYLONE 97

A son dîner il se présenta vingt hommes sans
barbe et vingt violons, qui lui donnèrent un
concert. Il fut courtisé le reste de la journée par
les seigneurs les plus importans de la ville : ils
lui firent des propositions encore plus étranges
que celle de baiser les pieds du Vieux des sept
montagnes. Comme il était extrêmement poli,
il crut d’abord que ces messieurs le prenaient
pour une dame, et les avertit de leur méprise
avec l’honnêteté la plus circonspecte; mais, étant
pressé un peu vivement par deux ou trois des
plus déterminés violets , il les jeta par les fenê-
tres sans croire faire un grand sacrifice à la belle
Formosante. Il quitta au plus vite cette ville des
maîtres du monde, où il fallait baiser un vieillard
à l’orteil, comme si sa joue était à son pied, et
où l’on n’abordait les jeunes gens qu’avec des
cérémonies encore plus bizarres.

i3

X

E province en province , ayant tou-
‘jours repoussé les agaceries de toute
espèce, toujours fidèle à la princesse
‘de Bab’ylone, toujours en colère con-
tre le roi d’Egypte, ce modèle de constance par-
vint à la capitale nouvelle des Gaules. Cette
ville avait passé , comme tant d’autres, par tous
les degrés de la barbarie, de l’ignorance, de la
sottise et de la misère : son premier nom avait
été la boue et la crotte; ensuite elle avait pris
celui d’Isis, du culte d’Isis parvenu jusque chez
elle; son premier sénat avait été une compagnie
de bateliers; elle avait été longtemps esclave
des héros déprédateurs des sept montagnes; et,
après, quelques siècles, d’autres héros brigands,
venus de la rive ultérieure du Rhin, s’étaient
emparés de son petit terrain.

LA TRAHISON

I La Princesse de Babylone, Chap.X,

LA PRINCESSE DE BABYLONE 99

Le temps, qui change tout, en avait fait une
ville dont la moitié était très-noble et très-agréa-
ble, l’autre un peu grossière et ridicule : c’était
l’emblème de ses habitans. Il y avait dans son
enceinte environ cent mille personnes au moins
qui n’avaient rien à faire qu’à jouer et à se diver-
tir: ce peuple d’oisifs jugeait des arts que les
autres cultivaient; ils ne savaient rien de ce qui
se passait à la cour, quoiqu’elle ne fût qu’à qua-
tre petits milles d’eux; il semblait qu’elle en fût
à six cent milles au moins; la douceur de la so-
ciété, la gaieté, la frivolité, étaient leur impor-
tante et leur unique affaire : on les gouvernait
comme des enfans à qui l’on prodigue les
jouets pour les empêcher de crier; si on leur
parlait des horreurs qui avaient deux siècles au-
paravant désolé leur patrie, et des temps épou-
vantables où la moitié de la nation avait massacré
l’autre pour des sophismes, ils disaient qu’en
effet cela n’était pas bien, et puis ils se mettaient
à rire et à chanter des vaudevilles.

Plus les oisifs étaient polis , plaisants et ai-
mables, plus on observait un triste contraste en-
tre eux et des compagnies d’occupés.

Il était parmi ces occupés, ou qui préten-
daient l’être, une troupe de sombres fanatiques,
moitié absurdes, moitié fripons, dont le seul as-

LA PRINCESSE

pect contristait la terre, et qui l’auraient boule-
versée, s’ils l’avaient pu, pour se donner un peu
de crédit; mais la nation des oisifs, en dansant
et en chantant , les fesait rentrer dans leurs ca-
vernes, comme les oiseaux obligent les chats-
huansà se replonger dans les trous des masures.

D’autres occupés, en plus petit nombre,
étaient les conservateurs d’anciens usages bar-
bares contre lesquels la nature effrayée récla-
mait à haute voix; ils ne consultaient que leurs
registres rongés des vers : s’ils y voyaient une
coutume insensée et horrible, ils la regardaient
comme une loi sacrée. C’est par cette lâche ha-
bitude de n’oser penser par eux-mêmes , et de
puiser leurs idées dans les débris des temps où
l’on ne pensait pas, que dans la ville des plaisirs
il était encore des mœurs atroces. C’est par
cette raison qu’il n’y avait nulle proportion en-
tre les délits et les peines : on fesait quelque-
fois souffrir mille morts à un innocent pour lui
faire avouer un crime qu’il n’avait pas commis.

On punissait une étourderie de jeune homme
comme on aurait puni un empoisonnement ou
un parricide. Les oisifs en poussaient des cris
perçans, et le lendemain ils n’y pensaient plus, et
ne parlaient que de modes nouvelles.

Ce peuple avait vu s’écouler un siècle entier

DE BABYLONE lOI

pendant lequel les beaux-arts s’élevèrent à un
degré de perfection qu’on n’aurait jamais osé
espérer : les étrangers venaient alors, comme à
Babylone, admirer les grands monumens d’ar-
chitecture, les prodiges des jardins, les subli-
mes efforts de la sculpture et de la peinture; ils
étaient enchantés d’une musique qui allait à
l’âme sans étonner les oreilles.

La vraie poésie, c’est-à-dire celle qui est na-
turelle et harmonieuse, celle qui parle au cœur
autant qu’à l’esprit, ne fut connue de la nation
que dans cet heureux siècle. De nouveaux gen-
res d’éloquence déployèrent des beautés subli-
mes; les théâtres surtout retentirent de chefs-
d’œuvre dont aucun peuple n’approcha jamais;
enfin le bon goût se répandit dans toutes les
professions, au point qu’il y eut de bons écri-
vains même chez les druides.

Tant de lauriers , qui avaient levé leurs tètes
jusqu’aux nues, se séchèrent bientôt dans une
terre épuisée; il n’en resta qu’un très-petit
nombre, dont les feuilles étaient d’un vert pâle
et mourant. La décadence fut produite par la
facilité de faire et par la paresse de bien faire,
par la satiété du beau et par le goût du bizarre.
La vanité protégea des artistes qui ramenaient
les temps de la barbarie; et cette même vanité.

I02 LA PRINCESSE

©n persécutant les talens véritables , les força de
quitter la patrie : les frelons firent disparaître les
abeilles.

Presque plus de véritables arts, presque plus
de génie; le mérite consistait à raisonner à tort
et à travers sur le mérite du siècle passé : le bar-
bouilleur des murs d’un cabaret critiquait savam-
ment les tableaux des grands peintres ; les bar-
bouilleurs de papier défiguraient les ouvrages
des grands écrivains ; l’ignorance et le mauvais
goût avaient d’autres barbouilleurs à leurs gages;
on répétait les mêmes choses dans cent volumes
sous des titres différens ; tout était ou diction-
naire ou brochure. Un gazetier druide écrivait
deux fois par semaine les annales obscures de
quelques énergumènes ignorés de la nation, et
de prodiges célestes opérés dans des galetas par
de petits gueux et de petites gueuses ; d’autres
ex-druides vêtus de noir, près de mourir de co-
lère et de faim, se plaignaient dans cent écrits
qu’on ne leur permît plus de tromper les hommes,
et qu’on laissât ce droit à des boucs vêtus de gris;
quelques archi-druides imprimaient des libelles
diffamatoires.

Amazan ne savait rien de tout cela ; et quand
il l’aurait su, il ne s’en serait guère embarrassé,
n’ayant la tête remplie que de la princesse de

DE BABYLONE Io3

Babylone, du roi d’Egypte et de son serment in-
violable de mépriser toutes les coquetteries des
dames, dans quelque pays que le chagrin con-
duisît ses pas.

Toute la populace légère, ignorante, et tou-
jours poussant à l’excès cette curiosité naturelle
au genre humain , s’empressa longtemps auprès
de ses licornes; les femmes, plus sensées, forcè-
rent les portes de son hôtel pour contempler sa
personne.

Il témoigna d’abord à son hôte quelque désir
d’aller à la cour; mais des oisifs de bonne com-
pagnie, qui se trouvèrent là par hasard, lui dirent
que ce n’était plus la mode, que les temps étaient
bien changés , et qu’il n’y avait plus de plaisirs
qu’à la ville. Il fut invité le soir même à souper
par une dame dont l’esprit et les talens étaient
connus hors de sa patrie , et qui avait voyagé
dans quelques pays où Amazan avait passé ; il
goûta fort cette dame et la société rassemblée
chez ellle: la liberté y était décente, la gaieté
n’y était point bruyante, la science n’y avait rien
de rebutant, et l’esprit rien d’apprêté. Il vit que
le nom de bonne compagnie n’est pas un vain
nom, quoiqu’il soit souvent usurpé. Le lende-
main il dîna dans une société non moins aimable
mais beaucoup plus voluptueuse. Plus il fut satis-

I04 LA PRINCESSE

fait des convives, plus on fut content de lui. Il
sentit son cœur s’amollir et se dissoudre comme
les aromates de son pays se fondent doucement
à un feu modéré , et s’exhalent en parfums dé-
licieux.

Après le dîner, on le mena à un spectacle
enchanteur , condamné par les druides , parce
qu’il leur enlevait les auditeurs dont ils étaient le
plus jaloux. Ce spectacle était un composé de
vers agréables , de chants délicieux , de danses
qui exprimaient les mouvemens de l’âme , et de
perspectives qui charmaient les yeux en les trom-
pant. Ce genre de plaisir, qui rassemblait tant
de genres, n’était connu que sous un nom étran-
ger : il s’appelait opéra , ce qui signifiait autre-
fois dans la langue des sept montagnes , travail,
soin, occupation, industrie, entreprise, besogne,
affaire. Cette affaire l’enchanta. Une fille sourtout
le charma par sa voix mélodieuse, et par les
grâces qui l’accompagnaient; cette fille d’affaire,
après le spectacle, lui fut présentée par ses nou-
veaux amis : il lui fit présent d’une poignée de
diamans. Elle en fut si reconnaissante qu’elle ne
put le quitter du reste du jour. Il soupa avec
elle; et pendant le repas il oublia sa sobriété, et
après le repas il oublia son serment d’être tou-
jours insensible à la beauté, et inexorable aux

e nv tt se

DEBABYLONE Io3

tendres coquetteries. Quel exemple de la fai-
blesse humaine 1

La belle princesse de Babylone arrivait alors
avec le phénix, sa femme de chambre Irla, et ses
deux cents cavaliers gangarides, montés sur leurs
licornes. Il fallut attendre assez longtemps pour
qu’on ouvrît les portes. Elle demanda d’abord
si le plus beau des hommes, le plus courageux,
le plus spirituel et le plus fidèle était encore
dans cette ville. Les magistrats virent bien qu’elle
voulait parler d’Amazan. Elle se fit conduire à
son hôt«l ; elle entra, le cœur palpitant d’amour;
toute son âme était pénétrée de l’inexprimable
joie de revoir enfin dans son amant le modèle
de la constance. Rien ne put l’empêcher d’en-
trer dans sa chambre ; les rideaux étaient ouverts;
elle vit le bel Amazan dormant entre les bras
d’une jolie brune: ils avaient tous deux un très-
grand besoin de repos.

Formosante jeta un cri de douleur qui retentit
dans toute la maison, mais qui ne put éveiller ni
son cousin ni la fille d’affaire ; elle tomba pâmée
entre les bras d’Irla. Dès qu’elle eut repris ses
sens, elle sortit de cette chambre fatale avec une
douleur mêlée de rage. Irla s’informa quelle
était cette jeune demoiselle qui passait des heu-
res si douces avec le bel Amazan. On lui dit que

14

I06 LA PRINCESSE

c’était une fille d’affaire fort complaisante, qui
joignait à ses talens celui de chanter avec assez
de grâce. «O juste Ciel! ô puissant Orosmade!
s’écriait la belle princesse de Babylone tout en
pleurs, par qui suis-je trahie, et pour qui ! Ainsi
donc, celui qui a refusé pour moi tant de prin-
cesses m’abandonne pour une farceuse des Gaules!
Non, je ne pourrai survivre à cet affront.

— Madame , lui dit Irla , voilà comme sont
faits tous les jeunes gens d’un bout du monde à
l’autre : fussent-ils amoureux d’une beauté des-
cendue du ciel, ils lui feraient dans certains mo-
mens des infidélités pour une servante de ca-
baret.

— C’en est fait, dit la princesse, je ne le re-
verrai de ma vie; partons dans l’instant même,
et qu’on attelle mes licornes. » Le phénix la con-
jura d’attendre au moins qu’Amazan fût éveillé
et qu’il pût lui parler. « Il ne le mérite pas , dit
la princesse; vous m’offenseriez cruellement; il
croirait que je vous ai prié de lui faire des re-
proches, et que je veux me raccommoder avec
lui: si vous m’aimez, n’ajoutez pas cette injure
à l’injure qu’il m*a faite. » Le phénix, qui après
tout devait la vie à la fille du roi de Babylone,
ne put lui désobéir. Elle repartit avec tout son
monde. « Où allons-nous ? Madame, lui deman-

DE BABYLONE IO7

dait Irla. — Je n’en sais rien , répondit la prin-
cesse; nous prendrons le premier chemin que
nous trouverons; pourvu que je fuie Amazan
pour jamais, je suis contente. » Le phénix, qui
était plus sage que Formosante, parce qu’il était
sans passion, la consolait en chemin; il lui re-
montrait avec douceur qu’il était triste de se
punir pour les fautes d’un autre ; qu’Amazan lui
avait donné des preuves assez éclatantes et
assez nombreuses de fidélité pour qu’elle pût
lui pardonner de s’être oublié un moment; que
c’était un juste à qui la grâce d’Orosmade avait
manqué, qu’il n’en serait que plus constant dé-
sormais dans l’amour et dans la vertu ; que le
désir d’expier sa faute le mettrait au-dessus de
lui-même ; qu’elle n’en serait que plus heureuse;
que plusieurs grandes princesses avant elle
avaient pardonné de semblables écarts , et s’en
étaient bien trouvées. Il lui en rapportait des
exemples: et il possédait tellement l’art de con-
ter que le cœur de Formosante fut enfin plus
calme et plus paisible. Elle aurait voulu n’être
point sitôt partie ; elle trouvait que ses licornes
allaient trop vite ; mais elle n’osait revenir sur
ses pas; combattue entre l’envie de pardonner
et celle de montrer sa colère, entre son amour
et sa vanité, elle laissait aller ses licornes; elle

lOb LA PRINCESSE

courait le monde, selon la prédiclion de l’ora-
cle de son père.

Amazan à son réveil apprend l’arrivée et le
départ de Formosante et du phénix; il apprend
le désespoir et le courroux de la princesse; on
lui dit qu’elle a juré de ne lui pardonner jamais.
«Il ne me reste plus, s’écria-t-il, qu’à la suivre
et à me tuer à ses pieds. »

Ses amis de la bonne compagnie des oisifs
accoururent au bruit de cette aventure; tous lui
remontrèrent qu’il valait infiniment mieux de-
meurer avec eux, que rien n’était comparable à
la douce vie qu’ils menaient dans le sein des arts
et d’une volupté tranquille et délicate ; que plu-
sieurs étrangers, et des rois même, avaient pré-
féré ce repos si agréablement occupé et si en-
chanteur, à leur patrie et à leur trône; que d’ail-
leurs sa voiture était brisée , et qu’un sellier lui
en faisait une à la nouvelle mode; que le meil-
leur tailleur de la ville lui avait déjà coupé une
douzaine d’habits du dernier goût; que les
plus spirituelles et les plus aimables de la ville,
chez qui on jouait très-bien la comédie, avaient
retenu chacune leur jour pour lui donner des
fêtes. La fille d’affaire, pendant ce temps-là,
prenait son chocolat à sa toilette, riait, chantait,
et faisait des agaceries au bel Amazan , qui s’a-

DE BABYLONE IO9

perçut enfin qu’elle n’avait pas le sens d’un oi-
son.

Comme la sincérité, la cordialité, la franchise
ainsi que la magnanimité et le courage, compo-
saient le caractère de ce grand prince, il avait
conté ses malheurs et ses voyages à ses amis : ils
savaient qu’il était cousin issu de germain de la
princesse; ils étaient informés du baiser funeste
donné par elle au roi d’Egypte. «On se par-
donne, lui dirent-ils , ces petites frasques entre
parens, sans quoi il faudrait passer sa vie dans
d’éternelles querelles. » Rien n’ébranla son des-
sein de courir après Formosante; mais sa voi-
ture n’étant pas prête, il fut obligé de passer trois
jours parmi les oisifs, dans les fêtes et dans les
plaisirs : enfin il prit congé d’eux en les embras-
sant, en leur fesant acepter les diamans de son
pays les mieux montés , en leur recommandant
d’être toujours légers et frivoles, puisqu’ils n’en
étaient que plus aimables et plus heureux. « Les
Germains, disait-il, sontles vieillards de l’Europe,
les peuples d’Albion sont les hommes faits , les
habitans de la Gaule sont les enfans, et j’aime
à jouer avec eux. »

XI

ES guides n’eurent pas de peine à
suivre la route de la princesse; on
ne parlait que d’elle et de son gros
oiseau; tout les habitans étaient en-
core dans l’enthousiasme de l’admiration. Les
peuples de la Dalmatieetdela marched’Ancône
éprouvèrent depuis une surprise moins délicieuse
quand ils virent une maison voler dans les airs;
les bords de la Loire, de la Dordogne , de la
Garonne, de la Gironde, retentissaient encore
d’acclamations.

Quand Amazan fut au pied des Pyrénées, les
magistrats et les druides du pays lui firent danser
malgré lui un tambourin ; mais sitôt qu’il eut
franchi les Pyrénées, il ne vit plus de gaieté ni
de joie. S’il entendit quelques chansons de loin
à loin, elles étaient toutes sur un ton triste; les

LA PRINCESSE DE BABYLONE 111

habitans marchaient gravement avec des grains
enfilés et un poignarda leur ceinture; la nation,
vêtue de noir, semblait être en deuil. Si les do-
mestiques d’Amazan interrogeaient les’passans,
ceux-ci répondaient par signes; si on entrait dans
une hôtellerie, le maître de la maison enseignait
aux gens en trois pasoles qu’il n’y avait rien dans
la maison , et qu’on pouvait envoyer chercher à
quelques milles les choses dont on avait un
besoin pressant.

Quand on demandait à ces silenciaires s’ils
avaient vu passer la belle princesse de Babylone,
ils répondaient avec moins de brièveté : « Nous
l’avons vue, elle n’est pas si belle: il n’y a de
beau que les teints basanés; elle étale une gorge
d’albâtre, qui est la chose du monde la plus dé-
goûtante, et qu’on ne connaît presque point
dans nos climats. »

Amazan avançait vers la province arrosée du
Bétis. Il ne s’était pas écoulé plus de douze
mille années depuis que ce pays avait été dé-
couvert par les Tyriens, vers le même temps
qu’ils firent la découverte de la grande île At-
lantique, submergée quelques siècles après. Les
Tyriens cultivèrent la Bétique , que les naturels
du pays laissaient en friche, prétendant qu’ils ne
devaient se mêler de rien, et que c’était aux

112 LA PRINCESSE

Gaulois leurs voisins à venir cultiver leurs terres.
Les Tyriens avaient amené avec eux des Pales-
tins, qui dès ce temps-là couraient dans tous les
climats, pour peu qu’il y eût de Targent à gagner.
Ces Palestins, en prêtant sur gages à cinquante
pour cent, avaient attiré à eux presque toutes
les richesses du pays. Cela fit croire aux peuples
de la Bétique que les Palestins étaient sorciers;
et tous ceux qui étaient accusés de magie étaient
brûlés sans miséricorde par une compagnie de
druides qu’on appelait les rechercheurs ou les an-
thropokaies. Ces prêtres les revêtaient d’abord
d’un habit de masque , s’emparaient de leurs
biens, et récitaient dévotement les propres priè-
res des Palestins, tandis qu’on les cuisait à petit
feu por Vamor de Bios.

La princesse de Babylone avait mis pied à
terre dans la ville qu’on appela depuis Sévilla,
Son dessein était de s’embarquer sur le Bétis,
pour retourner par Tyr à Babylone revoir le roi
Bélus son père, et oublier, si elle pouvait, son
infidèle amant, ou bien le demander en mariage.
Elle fit venir chez elle deux Palestins qui fe-
saient toutes les affaires de la cour. Ils devaient
lui fournir trois vaisseaux. Le phénix fit avec
eux tous les arrangemens nécessaires, et convint
du prix après avoir un peu disputé.

DEBABYLONE ll3

L’hôtesse était fort dévote, et son mari , non
moins dévot, était familier, c’est-à-dire espion,
des druides rechercheurs anthropokaies ; il ne
manqua pas de les avertir qu’il avait dans sa
maison une sorcière et deux Palestins qui fe-
saient un pacte avec le diable , déguisé en gros
oiseau doré. Les rechercheurs, apprenant que la
dame avait une prodigieuse quantité de diamans,
la jugèrent incontinent sorcière ; ils attendirent
la nuit pour renfermer les deux cents cavaliers
et les licornes, qui dormaient dans de vastes écu-
ries : car les rechercheurs sont poltrons.

Après avoir bien barricadé les portes, ils se sai-
sirent de la princesse et d’Irla ; mais ils ne purent
prendre le phénix, qui s’envola à tire d’aile : il
se doutait bien qu’il trouverait Amazan sur le
chemin des Gaules à Sévilla,

Il le rencontra sur la frontière de la Bétique,
et lui apprit le désastre de la princesse. Amazan
ne put parle-r : il était trop saisi, trop en fureur.
Il s’arme d’une cuirasse d’acier damasquiné d’or,
d’une lance de douze pieds, de deux javelots,
et d’une épée tranchante, appelée la fulminante,
qui pouvait fendre d’un seul coup des arbres,
des rochers et des druides; il couvre sa belle
tête d’un casque d’or ombragé de plumes de
héron et d’autruche ; c’était l’ancienne armure

x5

114

LA PRINCESSE

de Magog, dont sa sœur Aidée lui avait fait
présent dans son voyage en Scythie; le peu de
suivans qui l’accompagnaient montent comme lui
chacun sur sa licorne.

Amazan , en embrassant son cher phénix, ne
lui dit que ces tristes paroles : « Je suis coupa-
ble : si je n’avais pas couché avec une fille d*affaire
dans la ville des oisifs, la belle princesse de Ba-
bjlone ne serait pas dans cet état épouvantable.
Courons aux antrhopokaies ! » Il entre bientôt
dans Sévilla; quinze cents alguazils gardaient
les portes de l’enclos oii les deux cents Ganga-
rides et leurs licornes étaient renfermés sans
avoir à manger ; tout était préparé pour le sa-
crifice qu’on allait faire de la princesse de Baby-
lone, de sa femme de chambre Irla et des deux
riches Palestins.

Le grand anthropokaie, entouré de ses petits
anthropokaies, était déjà sur son tribunal sacré;
une foule de Sévillois, portant des grains enfilés
à leurs ceintures, joignaient les deux mains sans
dire un mot; et l’on amenait la belle princesse,
Irla, et les deux Palestins, les mains liées derrière
le dos, et vêtus d’un habit de masque.

Le phénix entre par une lucarne dans la pri-
son , où les Gangarides commençaient déjà à
enfoncer les portes ; l’invincible Amazan les

DEBABYLONE IlD

brisait en dehors. Ils sortent tous armés, tous
sur leurs licornes ; Amazan se met à leur tête :
il n’eut pas de peine à renverser les alguazils,
les familiers, les prêtres anthropokaies ; chaque
licorne en perçait des douzaines à la fois; la ful-
minante d’Amazan coupait en deux tous ceux
qu’il rencontrait; le peuple fuyait en manteau
noir et en fraise sale, toujours tenant à la main
ses grains bénits por l’amor de Dios.

Amazan saisit de sa main le grand rechercheur
sur son tribunal, et le jette sur le bûcher qui
était préparé à quarante pas; il y jette aussi les
autres petits rechercheurs l’un après l’autre; il
se prosterne ensuite aux pieds de Formosante.
«Ah! que vous êtes aimable ! dit-elle, et que je
vous adorerais si vous ne m’aviez pas fait une
infidélité avec une fille d’affaire ! a

Tandis qu’Amazan fesait sa paix avec la prin-
cesse, tandis que les Gangarides entassaient dans
le bûcher les corps de tous les anthropokaies,
et que les flammes s’élevaient jusqu’aux nues,
Amazan vit de loin comme une armée qui ve-
nait à lui: un vieux monarque, la couronne en
tête, s’avançait sur un char traîné par huit mules
attelées avec des cordes; cent autres chars sui-
vaient; ils étaient accompagnés de graves per-
sonnages en manteau noir et en fraise , montés

Ilb LA PRINCESSE

sur de très-beaux chevaux; une multitude de
gens à pied suivait, en cheveux gras et en si-
lence.

D’abord Amazan fit ranger autour de lui ses
Gangarides, et s’avança la lance en arrêt. Dès
que le roi l’aperçut, il ôta sa couronne, descen-
dit de son char, embrassa l’étrier d’Amazan , et
lui dit : « Homme envoyé de Dieu, vous êtes le
vengeur du genre humain, le libérateur de ma pa-
trie, mon protecteur. Ces monstres sacrés dont
vous avez purgé la terre étaient mes maîtres au
nom du Vieux des sept montagnes; j’étais forcé
de souffrir leur puissance criminelle ; mon peuple
m’aurait abandonné si j’avais voulu seulement
modérer leurs abominables atrocités : aujour-
d’hui je respire, je règne, et je vous le dois. »

Ensuite il baisa respectueusement la main de
Formosante, et la supplia de vouloir bien monter
avec Amazan, Irla et le phénix dans son car-
rosse à huit mules. Les deux Palestins ban-
quiers de la cour, encore prosternés à terre de
frayeur et de reconnaissance , se relevèrent ; et
la troupe des licornes suivit le roi de la Bétique
dans son palais.

Comme la dignité du roi d’un peuple grave
exigeait que ses mules allassent au petit pas,
Amazan et Formosante eurent le temps de lui

DE EABYI.ONE

117

conter leurs aventures. Il entretint aussi le phénix,
il l’admira et le baisa cent fois. Il comprit combien
les peuples d’occident , qui mangeaient les ani-
maux et qui n’entendaient plus leur langage,
étaient ignorans , brutaux et barbares; que les
seuls Gangarides avaient conservé la nature et
la dignité primitive de l’homme : mais il conve-
nait surtout que les plus barbares des mortels
étaient ces rechercheurs anthropokaies dont Ama-
zan venait de purger le monde ; il ne cessait de
le bénir et de le remercier. La belle Formosante
oubliait déjà l’aventure de la fille d’affaire, et
n’avait l’âme remplie que de la valeur du héros
qui lui avait sauvé la vie. Amazan, instruit de
l’innocence du baiser donné au roi d’Egypte, et
de la résurrection du phénix, goûtait une joie
pure et était enivré du plus violent amour.

On dîna au palais, et on y fit assez mauvaise
chère ; les cuisiniers de la Bétique étaient les plus
mauvais de ‘ l’Europe : Amazan conseilla d’en
faire venir des Gaules; les musiciens du roi exé-
cutèrent pendant le repas cet air célèbre qu’on
appela dans la suite des siècles les Folies d’Es-
pagne. Après le repas on parla d’affaires.

Le roi demanda au bel Amazan, à la belle
Formosante, et au beau phénix , ce qu’ils pré-
tendaient devenir, ff Pour moi, dit Amazan, mon

8

LA PRINCESSE

intention est de retourner à Babylone, dont je
suis l’héritier présomptif, et de demander à mon
oncle Bélus ma cousine issue de germain, l’in-
comparable Formosante , à moins qu’elle n’aime
mieux vivre avec moi chez les Gangarides.

— Mon dessein, dit la princesse , est assuré-
ment de ne jamais me séparer de mon cousin
issu de germain; mais je crois qu’il convient que
je me rende auprès du roi mon père, d’autant
plus qu’il ne m’a donné permission que d’aller
en pèlerinage à Bassora, et que j’ai couru le
monde. — Pour moi, dit le phénix, je suivrai
partout ces deux tendres et généreux amans.

— Vous avez raison, dit le roi de la Bétique;
mais le retour à Babylone n’est pas si aisé que
vous le pensez; je sais tous les jours des nou-
velles de ce pays-là par les vaisseaux tyriens et
par mes banquiers palestins, qui sont en corres-
pondance avec tous les peuples de la terre : tout
est en armes vers l’Euphrate et le Nil ; le roi de
Scythie redemande l’héritage de sa femme à la
tête de trois cent mille guerriers tous à cheval;
le roi d’Egypte et le roi des Indes désolent
aussi les bords du Tigre et de l’Euphrate , cha-
cun à la tête de trois cent mille hommes, pour
se venger de ce qu’on s’est moqué d’eux; pen-
dant que le roi d’Egypte est hors de son pays,

DE BABYLONE II9

son ennemi le roi d’Ethiopie ravage l’Egypte
avec trois cent mille hommes, et le roi de Ba-
bylone n’a encore que six cent mille hommes
sur pied pour se défendre.

« Je vous avoue, continua le roi, que lorsque
j’entends parler de ces prodigieuses armées que
l’Orient vomit de son sein, et de leur étonnante
magnificence, quand je les compare à nos petits
corps de vingt à trente mille soldats qu’il est si
difficile de vêtir et de nourrir, je suis tenté de
croire que l’Orient a été fait bien longtemps
avant l’Occident; il semble que nous soyons
sortis avant-hier du chaos, et hier de la bar-
barie.

— Sire, dit Amazan, les derniers venus l’em-
portent quelquefois sur ceux qui son entrés les
premiers dans la carrière. On pense dans mon
pays que l’homme est originaire de l’Inde ; mais
je n’en ai aucune certitude.

— Et vous, dit le roi de la Bétique au phé-
nix, qu’en pensez-vous? — Sire, répondit le
phénix, je suis encore trop jeune pour être in-
struit de l’antiquité : je n’ai vécu qu’environ vingt-
sept mille ans; mais mon père, qui avait vécu
cinq fois cet âge, me disait qu’il avait appris de
son père que les contrées de l’Orient avaient tou-
jours été plus peupléeset plus riches que les autres.

120 LA PRINCESSE

Il tenait de ses ancêtres que les générations de
tous les animaux avaient commencé sur les bords
du Gange. Pour moi, je n’ai pas la vanité d’être
de cette opinion; je ne puis croire C|ue les
renards d’Albion, les marmottes des Alpes et les
loups de la Gaule viennent de mon pays, de
même que je ne crois pas que les sapins et les
chênes de vos contrées descendent des palmiers
et des cocotiers des Indes.

— Mais d’où venons-nous donc? dit le roi. —
Je n’en sais rien, dit le phénix : je voudrais seule-
ment savoir où la belle princesse deBabylone et
mon cher Amazan pourront aller. — Je doute
fort_, repartit le roi, qu’avec ses deux cents li-
cornes il soit en état de percer à travers tant
d’armées de trois cent mille hommes chacune. —
Pourquoi non ? » dit Amazan.

Le roi de la Bétique sentit le subUme du pour-
quoi non? mais il crut que le subhme seul ne
suffisait pas contre des armées innombrables.
«Je vous conseille, dit-il, d’aller trouver le roi
d’Ethiopie: je suis en relation avec ce prince
noir par le moyen de mes Palestins ; je vous don-
nerai des lettres pour lui : puisqu’il est l’ennemi
du roi d’Egypte, il sera trop heureux d’être for-
tifié par votre alliance. Je puis vous aider de
deux mille hommes très-sobres et très-braves ; il

DEBABYLONE 121

ne tiendra qu’à vous d’en engager autant chez les
peuples qui demeurent ou plutôt qui sautent
au pied des Pyrénées, et qu’on appelle Vasques
ou Vascons. Envoyez un de vos guerriers sur une
licorne avec quelques diamans, il n’y a point de
Vascon qui ne quitte le castel, c’est-à-dire la
chaumière de son père, pour vous servir; ils
sont infatigables, courageux’et plaisans : vous en
serez très-satisfait. En attendant qu’ils soient
arrivés, nous vous donnerons des fêtes et nous
vous préparerons des vaisseaux : je ne puis trop
reconnaître le service que vous m’avez rendu.»

Amazan jouissait du bonheur d’avoir retrouvé
Formosante, et de goûter en paix dans sa con-
versation tous les charmes de l’amour réconcilié,
qui valent presque ceux de l’amour naissant.

Bientôt une troupe fière et joyeuse de Vas-
<;ons arriva en dansant au tambourin, l'autre
troupe fière et sérieuse de Bétiquois était prête.
Le vieux roi-tanné embrassa tendrement les deux
amans : il fit charger leurs vaisseaux d’armes, de
lits, de jeux d’échecs, d’habits noirs, de goliles,
d’oignons, de moutons, de poules, de farine
et de beaucoup d’ail, en leur souhaitant une
heureuse traversée , un amour constant et des
victoires.

La flotte aborda le rivage où l’on dit que tant

i6

122 LA PRINCESSE

de siècles après la Phénicienne Didon, sœur
d’un Pygmalion, épouse d’un Sychée, ayant
quitté cette ville de Tyr, vint fonder la superbe
ville deCarthage, en coupant un cuir de bœuf en
lanières, selon le témoignage des plus graves
auteurs de l’antiquité, lesquels n’ont jamais
conté de fables, et selon les professeurs qui ont
écrit pour les petits garçons, quoique après tout
il n’y ait jamais eu personne à Tyr qui se soit
appelé Pygmalion, ou Didon, ou Sychée, qui
sont des noms entièrement grecs, et quoique
enfin il n’y eût point de roi à Tyr en ces temps-là.

La superbe Carthage n’était point encore un
port de mer; il n’y avait là que quelques Nu-
mides qui fesaient sécher des poissons au soleil.
On côtoya la Bizacène et les Syrtes , les bords
fertiles où furent depuis Cyrène et la grande
Chersonèse.

Enfin on arriva vers la première embouchure
du fleuve sacré du Nil. C’est à l’extrémité de
cette terre fertile que le port de Canope recevait
déjà les vaisseaux de toutes les nations commer-
çantes , sans qu’on sût si le dieu Canope avait
fondé le port, ou si les habitans avaient fabriqué
le dieu, ni si l’étoile Canope avait donné son
nom à la ville, ou si la ville avait donné le sien
à l’étoile. Tout ce qu’on en savait, c’est que la

DEBABYLONE 123

Ville et l’étoile étaient fort anciennes; et c’est
tout ce qu’on peut savoir de l’origine des choses,
de quelque nature qu’elles puissent être.

Ce fut là que le roi d’Ethiopie, ayant ravagé
toute l’Egypte, vit débarquer l’invincible Amazan
et l’adorable Formosante : il prit l’un pour le dieu
des combats, et l’autre pour la déesse de la beauté.
Amazan lui présenta la lettre de recommandation
du roi de la Bétique. Le roi d’Ethiopie donna
d’abord des fêtes admirables, suivant la coutume
indispensable des temps héroïques ; ensuite on
parla d’aller exterminer les trois cent mille hom-
mes du roi d’Egypte, les trois cent mille hommes
de l’empereur des Indes, et les trois cent mille
hommes du grand kan des Scythes, qui as-
siégaientl’immense, l’orgueilleuse, la voluptueuse
ville de Babylone.

Les deux mille Bétiquois qu’Amazan avait
amenés avec lui dirent qu’ils n’avaient que faire
du roi d’Ethiopie pour secourir Babylone ; que
c’était assez que leur roi leur eût ordonné d’aller
la délivrer, qu’il suffisait d’eux pour cette expé-
dition.

Les Vascons dirent qu’ils en avaient bien fait
d’autres; qu’ils battraient tout seuls les Égyp-
tiens, les Indiens et les Scythes, et qu’ils ne
voulaient marcher avec les soldats de la Bétique

124 LA PRINCESSE

qu’à condition que ceux-ci seraient à l’arrière-
garde.

Les deux cents Gangarides se mirent à rire
des prétentions de leurs alliés, et ils soutinrent
qu’avec cent licornes seulement ils feraient fuir
tous les rois de la terre. La belle Formosante
les apaisa par sa prudence et par ses discours
enchanteurs. Amazan présenta au monarque noir
ses Gangarides, ses licornes, les Bétiquois, les
Vascons, et son bel oiseau.

Tout fut prêt bientôt pour marcher par Mem-
phis, par Héliopolis, pasArsinoé, parPétra, par
Artémite, par Sora, par Apamée, pour aller
attaquer les trois rois, et pour faire cette guerre
mémorable, devant laquelle toutes les guerres
que les hommes ont faites depuis n’ont été que
des combats de coqs et de cailles.

Chacun sait comment le roi d’Ethiopie devint
amoureux de la belle Formosante, et comment il
la surprit au lit, lorsqu’un doux sommeil fermait
seslonguespaupières. Onsesouvientqu’Amazan,
témoin de ce spectacle, crut voir le jour et la
nuit couchant ensemble. On n’ignore pas qu’A-
mazan, indigné de l’affront, tira soudain sa ful-
minante, qu’il coupa la tête perverse du nègre
insolent, et qu’il chassa tous les Éthiopiens
d’Egypte. Ces prodiges ne sont-ils pas écrits

DE BABYLONE I2D

dans le livre des chroniques d’Egypte? La re-
nommée a publié de ses cent bouches les vic-
toires qu’il remporta sur les trois rois avec ses
Espagnols, ses Vascons et ses licornes. Il rendit
la belle Formosante à son père; il délivra toute
la suite de sa maîtresse que le roi d’Egypte avait
réduite en esclavage. Le grand kan des Scythes
se déclara son vassal, et son mariage avec la
princesse Aidée fut confirmé. L’invincible et
généreux Amazan, reconnu pour héritier du
royaum.e de Babylone, entra dans la ville en
triomphe avec le phénix, en présence de cent
rois tributaires. La fête de son mariage surpassa
en tout celle que le roi Bélus avait donnée. On
servit à table le bœuf Apis rôti. Le roi d’Egypte
et celui des Indes donnèrent à boire aux deux
époux, et ces noces furent célébrées par cinq
cents grands poètes de Babylone.

O Muses! qu’on invoque toujours au com-
mencement de son ouvrage, je ne vous implore
qu’à la fin. C’est en vain qu’on me reproche de
dire grâces sans avoir dit 6cn€c?ic/fe. Muses! vous
n’en serez pas moins mes protectrices. Empêchez
que des continuateurs téméraires ne gâtent par
leurs fables les vérités que j’ai enseignées aux
mortels dans ce fidèle récit, ainsi qu’ils ont osé
falsifier Candide, l’Ingénu, et les chastes aven-

126 LA PRINCESSE

tures de la chaste Jeanne, qu’un ex-capucin a
défigurées par des vers dignes des capucins,
dans des éditions bataves. Qu’ils ne fassent pas
ce tort à mon typographe, chargé d’une nom-
breuse famille, et qui possède à peine de quoi
avoir des caractères, du papier et de l’encre.

O Muses ! imposez silence au détestable Cogé,
professeur de bavarderie au collège Mazarin,
qui n’a pas été content des discours moraux de
Béiisaire et de l’empereur Justinien, et qui a écrit
de vilains libelles diffamatoires contre ces deux
grands hommes.

Mettez un bâillon au pédant Larcher, qui,
sans savoir un mot de l’ancien babylonien , sans
avoir voyagé comme moi sur les bords de l’Eu-
phrate et du Tigre, a eu l’impudence de soutenir
que la belle Formosante, fille du plus grand roi
du monde, et la princesse Aidée, et toutes les
femmes de cette respectable cour, allaient coucher
avec tous les palefreniers de l’Asie, pour de
l’argent, dans le grand temple deBabylone, par
principe de religion. Celibertin de collège, votre
ennemi et celui de la pudeur, accuse les belles
Égyptiennes de Mendès de n’avoir aimé que des
boucs, se proposant en secret, par cet exemple,
de faire un tour en Egypte pour avoir enfin de
bonnes aventures.

DE BABYLONE

7

Comme il ne connaît pas plus le moderne que
l’antique, il insinue, dans l’espérance de s’intro-
duire auprès de quelque vieille, que notre in-
comparable Ninon, à l’âge de quatre-vingts ans,
coucha avec l’abbé Gédoyn, de l’Académie fran-
çaise et de celle des inscriptions et belles-lettres.
Il n’a jamais entendu parler de l’abbé de Château-
neuf, qu’il prend pour l’abbé Gédoyn. Il ne
connaît pas plus Ninon que les filles de Baby-
lone.

Muses, filles du ciel, votre ennemi Larcher
fait plus : il se répand en éloges sur la pédérastie;
il ose dire que tous les bambins de mon pays sont
sujets à cette infamie. Il croit se sauver en aug-
mentant le nombre des coupables.

Nobles et chastes Muses, qui détestez égale-
ment le pédantisme et la pédérastie , protégez-
moi contre maître Larcher!

Et vous, maître Aliboron, ditFréron, ci-devant
soi-disant jésuite; vous dont le Parnasse est tan-
tôt à Bicêtre et tantôt au cabaret du coin ; vous
à qui l’on a rendu tant de justice sur tous les
théâtres de l’Europe, dans l’honnête comédie de
V Écossaise; vous digne fils du prêtre Des fontaines,
qui naquîtes de ses amours avec un de ces beaux
enfans qui portent un fer et un bandeau comme
le fils de Vénus, et qui s’élancent comme lui dans

120 LA PRINCESSE DE BABYLONE

les airs, quoiqu’ils n’aillent jamais qu’au haut des
cheminées; mon cher Aliboron , pour qui j’ai
toujours eu tant de tendresse, et qui m’avez
fait rire un mois de suite du temps de cette
Écossaise, je vous recommande ma Princesse de
Bahylone : dites-en bien du mal, afin qu’on la
lise.

Je ne vous oublierai point ici, gazetier ecclé-
siastique , illustre orateur des convulsionnaires,
père de l’Église fondée par l’abbé Bécherand et
par Abraham Chaumeix ; ne manquez pas de
dire dans vos feuilles, aussi pieuses qu’éloquentes
et sensées, que h Princesse de Bahylone est héré-
tique, déiste et athée. Tâchez surtout d’engager
le sieur RibaUier à faire condamner la Princesse
de Bahylone par la Sorbonne : vous ferez grand
plaisir à mon libraire, à qui j’ai donné cette pe-
tite histoire pour ses étrennes.

NOTES

La Princesse de Babylone fut publiée pour la première
fois en i 768. Il en parut plusieurs éditions dans la même
année. L’une d’elles a pour titre : Voyages et aventures
d’une princesse babylonienne^ pour servir de suite à ceux
de Scarmentado, par un vieux philosophe qui ne radote
pas toujours ; elle offre ceci de particulier qu’elle est
divisée en vingt-deux chapitres, avec sommaires. « Après
avoir été annoncée, nous dit Beuchot, avec éloge dans
le Mercure de novembre 1768, elle est signalée comme
infidèle dans le volume de décembre. » Aussi nous
sommes-nous abstenu, à l’exemple de Beuchot, de repro-
duire ces sommaires.

Page 3o, ligne 21. — « Voyez le chapitre IX, v, 10,
de la Genèse, et- le chapitre III, v. 18 et 19, de VEcclé-
siaste. » (Note de Voltaire omise au bas du texte.)

61, i3. — Ces bonzes étrangers sont les jésuites.

69, 10, — Vimpératrice régnante est Catherine II,
qui était montée sur le trône six ans auparavant.

70, 2 3. — Cet homme est Pierre P^.

73, 2 5. — Le philosophe dont il est ici question est
le roi Stanislas II, Poniatowski. Il ne fut pas longtemps
un « excellent pilote », car c’est sous son règne qu’eut
lieu le démembrement de la Pologne.

I 3o NOTES

78, 23. — Dans une des éditions de 1768 (celle de
cxLiv pages), les Quatre Facardins sont remplacés par
Candide. Il y a eu là une intention, assez difficile à saisir.

84, 4. — Les personnes portant un manteau noir
sont les puritains.

96, I. — Le prêtre normand dont parle ici Voltaire
est Le Tellier.

— 17. — Buona manda, bonne étrenne, pourboire.

98, 10. — Voltaire fait dériver le premier nom de
Paris, Lutèce [Luietia), de lutum, boue,

112, 2. — Les Palestins sont les Juifs originaires de
la Palestine.

— II. — Anthropokaies , qui veut dire brijleurs
d’hommes^ est un mot mal formé ; il aurait fallu Anthro-
pokaustes. On se demande aussi pourquoi Voltaire l’a
traduit par rechercheurs d’hommes. Cette double erreur
ne peut être que volontaire de sa part. II n’aura osé
donner ni le vrai mot ni son véritable sens.

121, 22. — La golille est une espèce de collet porté
en Espagne.

126, 7. — Coger, licencié en théologie et professeur
d’éloquence au collège Mazarin , a été maintes fois
l’objet des sarcasmes de Voltaire.

128, 10. — L’abbé Bécherand , nous dit Beuchot,
avait une jambe plus courte que l’autre, et, pour tâcher
de l’allonger, il allait gambader sur le tombeau du diacre
Paris.

A PARIS

DES PRESSES DE D. JOUAUST

Imprimeur breveté
Rue Saint-Honoré, 338.

Lo Bibliothèque

Université d’Ottowa

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The Library
University of Otta^
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L’affaire des caporaux de Souain

Les fusillés pour l’exemple ne dorment toujours pas en paix

http://moulindelangladure.typepad.fr/monumentsauxmortspacif/2007/10/les-quatre-capo.html 

http://www.cndp.fr/crdp-reims/memoire/lieux/1GM_CA/monuments/suippes_caporaux_souain.htm

L’affaire des caporaux de Souain (Théophile Maupas, Louis Lefoulon, Louis Girard et Lucien Lechat), fusillés pour l’exemple, est un des cas parmi les plus flagrants et les plus médiatisés de l’injustice militaire durant la Première Guerre mondiale.

En Champagne, le 10 mars 1915 à cinq heures du matin, après deux mois d’accrochages sans résultat tangible dans le secteur et deux récentes attaques infructueuses, les poilus de la 21ecompagnie du 336e régiment d’infanterie reçoivent l’ordre d’attaquer de nouveau à la baïonnette et de reprendre les positions ennemies établies au nord du village de Souain (Marne).
Devant eux, le terrain est déjà jonché de cadavres et se trouve directement pris sous le feu desmitrailleuses allemandes. De plus, la préparation d’artillerie habituelle avant l’attaque, au lieu de secouer les positions allemandes, envoie ses obus sur la tranchée française et laboure le terrain d’assaut. Dans ces conditions, les hommes de la 21e compagnie, épuisés après plusieurs jours de tranchée, démoralisés par les précédents insuccès, et ayant sous les yeux le spectacle des cadavres de leurs camarades tombés dans les fils de fer intacts, refusent, ce jour-là, de sortir des tranchées.
À cet instant précis, il est clair qu’ils anticipent l’échec et l’inutilité d’une attaque qui les voue à une mort certaine. Tout soldat paraissant sur le parapet étant immédiatement atteint par les balles. Plus tard, le bombardement des tranchées françaises fera l’objet d’une polémique, à la suite d’un témoignage : le général Réveilhac, qui avait ordonné l’attaque, aurait demandé à l’artillerie de pilonner les positions françaises pour obliger les soldats à sortir de leurs tranchées1.
Suite à la désobéissance des hommes de la 21e compagnie, le général Réveilhac exige des sanctions. Le capitaine Equilbey, commandant de la compagnie, est alors tenu de transmettre à ses supérieurs une liste portant les noms de 6 caporaux et de 18 hommes de troupe, choisis parmi les plus jeunes, à raison de deux par escouade. Le 15 mars, le général donne l’ordre de mise en jugement directe des24 hommes désignés.


L’Aisne demande à la République de reconnaître les soldats fusillés pour l’exemple de 14-18

Le conseil général de l’Aisne, dans la région Picardie, a adopté le 16 avril 2008 un voeu demandant aux autorités françaises de “reconnaître les soldats condamnés pour l’exemple comme des soldats de la Grande Guerre à part entière” et d’inscrire leurs noms sur les monuments aux morts.

“Le Conseil général de l’Aisne invite solennellement la République française à prendre, dans la générosité qu’elle doit à ses enfants, et à l’occasion du 90ème anniversaire de la fin de la Grande Guerre, la décision de reconnaître les soldats condamnés pour l’exemple comme des soldats de la Grande Guerre à part entière, comme des Poilus comme les autres, de façon à permettre que leurs noms puissent être légitimement inscrits sur les monuments aux morts des communes de France, à la demande de leurs familles ou des associations et collectivités concernées”, demande l’assemblée départementale dans un voeu qu’elle a adopté le 16 avril à l’unanimité, gauche et droite réunies.

En fait pour obtenir cette unanimité dans le vote, la droite locale à obtenu de la majorité socialiste de l’Aisne le substitution des termes “combattant de la Grande Guerre ” par “soldat de la Grande Guerre “. Chacun faisant un pas vers l’autre, le consensus a été possible. Espérons qu’au niveau national, nos dirigeants acquièrent cette sagesse.

Le voeu, qui a été adopté le jour anniversaire du début de l’offensive du Chemin des Dames en 1917, évoque la “politique active” menée par le conseil général “depuis plusieurs années” pour “réintégrer les fusillés de 1914-1918 dans la mémoire collective”, notamment en accueillant en juin 2007 des descendants de fusillés dans le département. “Sans chercher à réécrire l’histoire ou à l’instrumentaliser, peut désormais venir, après le temps des tabous et des polémiques, le temps d’une mémoire apaisée”, “90 ans après la fin de la Grande Guerre”, poursuit le texte, qui évoquent “plus de 50” soldats fusillés au cours des quatre années de guerre dans l’Aisne. Selon un décompte effectué en 2006 par l’ancien chef du service historique de l’armée de terre, 675 soldats ont été fusillés sous l’uniforme français pendant la Grande Guerre pour désertion, mutinerie ou refus d’obéissance. Parmi seul une quarantaine de ces fusillés ont été réhabilités dans les années 1920 ou 1930.



Joseph Dauphin : le héros fusillé pour une beuverie

Joseph Dauphin, né à Tauves dans le Puy-de-Dôme, le 10 février 1882, dans une famille de 10 enfants. Il fut l’un des 600 soldats fusillés pour l’exemple par l’armée française durant la Première Guerre mondiale.

Marié, père d’un enfant, le paysan Dauphin se trouvait incorporé dès le mois d’août 1914 au 70 ème bataillon de chasseurs à pied. Vaillant soldat, il reçut, en 1915, la Croix de guerre avec palmes pour plusieurs actes héroïques, entre autres avoir ramené sur ses épaules un lieutenant gravement blessé près des barbelés de la tranchée ennemie ou bien encore avoir tenu une position jusqu’à épuisement de ses cartouches. Promu caporal, il reçut par trois fois une citation pour sa conduite exemplaire au combat.

Au printemps 1917, l’état major avec Nivelle est au summum de son incompétence. Depuis deux ans les armées piétinent, Nivelle décide d’engager massivement les troupes dans ce que l’état Major appelle la “Bataille de France”. Les allemands connaissent le projet et renforcent les défenses en abandonnant une partie du front. Nivelle n’en tient pas compte. La préparation de l’artillerie française du 10 au 16 avril est sans effet sur les abris en béton et les cavernes du plateau de Craonne. Nivelle n’en tient pas compte. L’attaque est déclenchée le 16 avril, quelques jours plus tard et 150 000 morts, disparus et blessés, la Bataille de France est devenue, afin de minimiser cet échec, la bataille de l’aisne puis la bataille du Chemin des Dames. La presse n’évoque pas le massacre et minimise l’évennement. Le fusible Nivelle saute en mai 1917. Celui ci est envoyé en Algérie dans un obscure commandement. Pétain prend sa revanche et le remplace. La stratégie change peu mais Pétain doit faire face à une vague importante de mutinerie. Bien souvent les soldats refusent simplement de repartir à l’assaut et remettent en cause les tactiques voir les stratégies militaires. Très peu contestent le bien fondé de la guerre.

C’est dans ce contexte que se situe l’affaire du caporal Dauphin. En juin 1917 les permissions de son régiment sont annulées. Joseph Dauphin et plusieurs soldats qui l’accompagnaient ramassèrent alors une cuite mémorable. Sous l’effet de l’alcool (dont l’armée n’était pas avare, à fortiori pour envoyer sa chair à canon à l’assaut) et sans trop savoir ce qu’ils faisaient, ils auraient tiré quelques coups de fusil et lancé à la cantonade des propos séditieux. Un fois dégrisé et conscient d’avoir fauté, Dauphin s’attendait à récolter quelques jours de prison, mais à sa grande surprise et sans vraiment comprendre, ses supérieurs l’envoyèrent devant le Conseil de guerre. Ils avaient besoin d’un exemple.

Seul gradé parmi les hommes interpellés et pour avoir chanté un peu fort J’ai deux grands bœufs dans mon étable (version contredite par l’accusation), le caporal Dauphin, considéré comme meneur dans la vague des mutineries de 1917, fut condamné à mort et fusillé le 12 juin 1917 à la ferme de Fété, près de Ventelay dans l’Aisne. François Brugière, son camarade de Tauves, vraisemblablement impliqué dans la même séance de beuverie et désigné pour faire partie du peloton d’exécution, refusa de tourner son fusil contre Joseph. Condamné à 10 ans de travaux forcés, il fut envoyé au bagne de Chief (ex-Orléanville) où il mourut d’épuisement le 12 février 1918. Joseph Dauphin, quant à lui, repose dans la nécropole de la Maison Bleue à Cormicy dans la Marne : tombe n° 884.

Malgré de nombreuses campagnes de presse, il n’a jamais été réhabilité (toute requête de demande en révision étant jugée irrecevable par la justice après 1928).


Le 10 mars 1915 à cinq heures du matin, après deux mois d’accrochages sans résultat dans le secteur et deux récentes attaques infructueuses, les poilus de la 21e compagnie du 336e régiment d’infanterie reçoivent l’ordre de reprendre les positions ennemies établies au nord du village de Souain. Le terrain, déjà jonché de cadavres, se trouve pris sous le feu des mitrailleuses allemandes. La préparation d’artillerie, au lieu de toucher les positions allemandes, envoie ses obus sur la tranchée française. Les hommes de la 21e Compagnie refusent, ce jour-là, de sortir des tranchées. Ils anticipent l’échec et l’inutilité d’une attaque qui les voue à une mort certaine. Le général Réveilhac aurait demandé de pilonner les positions françaises pour obliger les soldats à sortir de leurs tranchées. Suite à la désobéissance des hommes de la 21e compagnie, le général Réveilhac exige des sanctions. Le capitaine Equilbey, commandant de la compagnie, est tenu de transmettre à ses supérieurs une liste de 6 caporaux et de 18 hommes de troupe, choisis parmi les plus jeunes.

Le 16 mars 1915, les inculpés comparaissent devant le Conseil de guerre avec le motif : « refus de bondir hors des tranchées ». « Quiconque montait devait être fauché littéralement soit par les nôtres, soit par le feu des mitrailleurs allemands », déclarera le caporal Maupas lors de son interrogatoire.

Seuls 4 caporaux, l’un originaire de Bretagne et 3 originaires de Normandie, sont condamnés à mort le 16 mars 1915. Si le refus de sortir des tranchées était indiscutable, la faute était partagée entre tous les hommes et le choix de ces 4 caporaux fut totalement arbitraire.
Le lendemain, 17 mars 1915, en début d’après-midi et deux heures environ avant que n’arrive le recours en grâce qui commuait la peine en travaux forcés, Théophile Maupas, 40 ans, instituteur de Le Chefresne, Louis Lefoulon, 30 ans, cheminot aux Chemins de fer de l’Ouest à Caen, Louis Girard, 28 ans, horloger, originaire de Blainville résidant à Paris 17e et Lucien Lechat originaire de Le Ferré, 23 ans, garçon de café à Vitré sont fusillés. Maupas, marié, avait 2 enfants ; Lefoulon un et vivait en concubinage. Girard, marié, avait aussi un enfant, seul Lechat était célibataire.
Blanche Maupas, la veuve de Théophile Maupas, soutenue par la Ligue des droits de l’Homme entama un combat pour la réhabilitation de son époux et des autres caporaux fusillés de Souain qui dura près de deux décennies et qui, en-dehors de son activité d’institutrice, l’occupa à plein temps. Le 11 avril 1920, le ministère de la justice refusait d’examiner le dossier. 1926, Blanche Maupas crée le « Comité Maupas » qui deviendrait en 1928 « Comité national pour la réhabilitation des victimes de guerre ».
Par deux fois, malgré le long travail d’enquête et l’accumulation des témoignages, les demandes de réhabilitation avaient été rejetées. Eulalie Lechat, la sœur du caporal Lechat, avait elle aussi créé un comité en 1923 avec l’aide de la Ligue des Droits de l’Homme. Pendant plusieurs années, des meetings furent organisés dans toute la France ; les soutiens affluèrent de dizaines d’associations de mutilés de guerre et d’anciens combattants. Il y eut de nombreuses signatures demandant la réhabilitation des caporaux de Souain.

Sartilly 1923 : Blanche et Suzanne, la fille de Théophile, devant la tombe du caporal Maupas.
Il fallut attendre le 3 mars 1934 pour que la Cour spéciale de justice accepte de juger sur le fond et donne un avis favorable à la réhabilitation des 4 caporaux de Souain. Les épouses des fusillés reçurent le franc symbolique au titre de dommages-intérêts. Les veuves pouvaient enfin faire valoir leurs droits à pension.
D’après un article de wikipedia.
Blanche Maupas
Pour le 91ème anniversaire de l’armistice de la 1ere guerre mondiale, le mercredi 11 novembre à 20h35, France 2 diffuse Blanche Maupas. Blanche s’est battue toute sa vie pour réhabiliter le statut de son mari, fusillé pour l’exemple. Avec Romane Bohringer, Thierry Frémont dans le téléfilm de Patrick Jamain.
Une avant-première du film, le 4 novembre, a eu lieu en présence de Patrick de CAROLIS et des principaux Grands Maîtres des obédiences maçonniques Françaises. Dans ce téléfilm, le rôle de la Franc-Maçonnerie est évoqué au travers du personnage de Marc RUCART, avocat, homme politique et franc-maçon sous la 3° République.
Le téléfilm sera disponible en DVD dès le 12 novembre 2009 chez Koba Films Video.

Liens 
- Affaire des caporaux de Souain 
- Fusillés pour l’exemple 
- Maudite soit la guerre 
- Monuments aux morts pacifistes

“Histoire d’un bon bramin” de Voltaire

Je rencontrai, dans mes voyages, un vieux bramin, homme fort sage, plein d’esprit et très savant; de plus, il était riche, et, partant, il en était plus sage encore; car, ne manquant de rien, il n’avait besoin de tromper personne. Sa famille était très bien gouvernée par trois belles femmes qui s’étudiaient à lui plaire; et, quand il ne s’amusait pas avec ses femmes, il s’occupait à philosopher.

Près de sa maison, qui était belle, ornée et accompagnée de jardins charmants, demeurait une vieille Indienne, bigote, imbécile et assez pauvre.

Le bramin me dit un jour: « Je voudrais n’être jamais né. » Je lui demandai pourquoi; il me répondit: « J’étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues; j’enseigne les autres, et j’ignore tout: cet état porte dans mon âme tant d’humiliation et de dégoût, que la vie m’est insupportable. Je suis né, je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c’est que le temps: je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n’ai nulle idée de l’éternité: je suis composé de matière; je pense, je n’ai jamais pu m’instruire de ce qui produit la pensée: j’ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tête comme je prends avec mes mains. Non seulement le principe de ma pensée m’est inconnu, mais le principe de mes mouvements m’est également caché: je ne sais pourquoi j’existe; cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points: il faut répondre; je n’ai rien de bon à dire; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé.

« C’est bien pis quand on me demande si Brama a été produit par Vitsnou ou s’ils sont tous deux éternels. Dieu m’est témoin que je n’en sais pas un mot, et il y paraît bien à mes réponses. « Ah! mon révérend père, me dit-on, apprenez-nous comment le mal inonde toute la terre. » Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question; je leur dis quelquefois que tout est le mieux du monde; mais ceux qui ont été ruinés et mutilés à la guerre n’en croient rien, ni moi non plus: je me retire chez moi accablé de ma curiosité et de mon ignorance. Je lis nos anciens livres, et ils redoublent mes ténèbres. Je parle à mes compagnons: les uns me répondent qu’il faut jouir de la vie et se moquer des hommes; les autres croient savoir quelque chose, et se perdent dans des idées extravagantes: tout augmente le sentiment douloureux que j’éprouve. Je suis prêt quelquefois de tomber dans le désespoir, quand je songe qu’après toutes mes recherches, je ne sais ni d’où je viens, ni ce que je suis, ni où j’irai, ni ce que je deviendrai. »

L’état de ce bonhomme me fit une vraie peine: personne n’était ni plus raisonnable, ni de meilleure foi que lui. Je conçus que, plus il avait de lumières dans son entendement et de sensibilité dans son coeur, plus il était malheureux.

Je vis, le même jour, la vieille femme qui demeurait dans son voisinage; je lui demandai si elle avait jamais été affligée de ne savoir pas comment son âme était faite. Elle ne comprit seulement pas ma question: elle n’avait jamais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin; elle croyait aux métamorphoses de Vitsnou de tout son coeur, et, pourvu qu’elle pût avoir quelquefois de l’eau du Gange pour se laver, elle se croyait la plus heureuse des femmes.

Frappé du bonheur de cette pauvre créature, je revins à mon philosophe, et je lui dis: « N’êtes-vous pas honteux d’être malheureux dans le temps qu’à votre porte il y a un vieil automate qui ne pense à rien et qui vit content? — Vous avez raison, me répondit-il; je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur. »

Cette réponse de mon bramin me fit une plus grande impression que tout le reste: je m’examinai moi-même, et je vis qu’en effet je n’aurais pas voulu être heureux à condition d’être imbécile.

Je proposai la chose à des philosophes, et ils furent de mon avis. « Il y a pourtant, disais-je, une furieuse contradiction dans cette manière de penser; car, enfin, de quoi s’agit-il? d’être heureux. Qu’importe d’avoir de l’esprit ou d’être sot? Il y a bien plus: ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs d’être contents; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner. Il est donc clair, disais-je, qu’il faudrait choisir de n’avoir pas le sens commun, pour peu que ce sens commun contribue à notre mal-être. » Tout le monde fut de mon avis; et cependant je ne trouvai personne qui voulût accepter le marché de devenir imbécile pour devenir content. De là je conclus que, si nous faisons cas du bonheur, nous faisons encore plus cas de la raison.

Mais, après y avoir réfléchi, il paraît que de préférer la raison à la félicité, c’est être très insensé. Comment donc cette contradiction peut-elle s’expliquer? Comme toutes les autres. Il y a là de quoi parler beaucoup.

Jacques Lacan

No simplemente vamos a escuchar una entrevista a este rebelde pensador Jacques Lacan,si no que también, vamos a observar al Lacan que enseña, al Lacan que trasmite, poniendo en cuestión su propia interpretación, tratando de encontrar las palabras adecuadas para explicar su propia aventura teórica y analítica.

Hablar de Jacques Lacan, es hablar de la cultura francesa, es hablar también de un iconoclasta, de un hereje, de alguien que se atrevió a dar vuelta los presupuestos, las ideas establecidas; es también hablar de un hombre que mezcló saberes, que fue capaz de, no solo absorver criticamente el psicoanálisis freudiano, sino que incorporó la filosofía, la linguística, la etnología, las matemáticas. Discutió con los principales exponentes de la cultura europea de su tiempo: con Claude Lévi-Strauss, con Sartre, con Martin Heidegger, Michel Foucault.

Veremos su peculiar modo de indagar el lenguaje, la paradoja y la complejidad, alli donde, como dice Lacan, el saber siempre falla, pero en la falla del saber, puede esconderse la oportunidad de hallar comprensión y verdad.